VOUS ÉCRIVEZ ?
Vivant dans un pays où on lit peu les écrivains dont pourtant on dit beaucoup de bien, je suis plein de compassion pour les malchanceux qui ne réussissent pas à convaincre un éditeur de la viabilité de leurs manuscrits. J’imagine des espoirs déçus, des efforts tenus pour vain. Les pages réunies patiemment, soir après soir, corrigées, élaguées, retapées avec rage et enthousiasme, chargées de renvois, de biffures. Et tout cela pour un destinataire inconnu qui se contentera d’en lire quelques lignes en maugréant.
La course à la publication ressemble à une gigantesque kermesse de la vulgarité dans laquelle se glisserait par mégarde une femme exquise. Tous ces anonymes qui écrivent avec ferveur, que vous croisez dans les rues de Montréal ou de Bruxelles, ont autant droit au respect que Soljenitsyne ou Mandiargues. Ce qui les pousse à écrire, l’insatisfaction essentielle, le besoin de raconter, la volonté de sortir du rang, tout cela se retrouve chez les plus grands comme chez les laissés pour compte de l’écriture. Personne ne persuadera jamais ces déshérités d’une vérité évidente. Le talent ne leur a pas été donné. Leur lot est de vivre, non d’inventer la vie.
Je ne peux m’empêcher de songer avec tristesse à ceux qui vieilliront en se disant qu’on ne les a pas compris, que le monde est rempli d’incompétents ou de malhonnêtes qui protègent leurs intérêts, volent les idées des autres et ne savent pas reconnaître la beauté. J’ai pour eux une grande tendresse tant est forte chez moi la certitude que souvent il s’en aurait fallu de peu pour qu’un manuscrit se métamorphose en un livre pas plus médiocre qu’un autre pourtant loué. Devenu confiant, son auteur serait même un écrivain convenable.
Il m’arrive de souhaiter que le don et le désir d’écrire ne soient impartis qu’aux plus grands. Les autres, les candidats recalés d’avance, sauraient dès l’abord qu’ils sont condamnés à être lecteurs. Il y a pire destin après tout.
— Gilles Archambault, le Regard oblique