J’ai peur qu’un jour nous nous crêpions le chignon. Avec le temps, notre promiscuité permanente et forcée devient insoutenable. Je forme un vœu : me réveiller un matin et découvrir de nouvelles têtes. J’épuise toute ma réserve d’imagination à supporter cette vie commune. L’accablement causé par nos affaires en souffrance nous torture, autant que notre impuissance à en influencer le cours.

Je déploie des trésors de patience pour conserver mon calme. Personne ne loue mon zèle à garder mon sang-froid et il m’étonne, je l’avoue, qu’on ne voie pas à quel point je suis dangereuse.

J’ignore combien de temps encore je vais poursuivre cette comédie. Rester maitresse de moi me coute d’indicibles efforts. Combien de temps ma détention va-t-elle encore durer ? Je suis imprévisible, mon infiabilité est manifeste. Mon instabilité devient incontrôlable. Je ne dois qu’au hasard de parvenir encore à rester calme. Ma fureur se dissimule à peine. Tout n’est que cri en moi et je dois continuellement prendre garde de ne pas exploser.

Dois-je alerter l’administration pénitentiaire contre moi ? Porter à sa connaissance mes pensées illicites ? Faire cas de ceux dont je suis devenue la victime ? Je ne peux pas dire que la prison ne m’est rien, que je l’ignore. Je voudrais demander à la justice : comment avez-vous envisagé les choses ? Comment souhaitez-vous que je les envisage ? Quel succès espérez-vous ? On ne m’a pas mise au fait de vos intentions.

— Emmy Hennings, Prison (trad. Sacha Zilberfarb)