J’étais incapable de me distraire. Sortir, il n’y fallait pas songer, la moiteur du dehors m’était intolérable. Lire, je ne pouvais pas, écrire non plus. Tout ce que j’écrivais prenait la couleur du dégoût. J’avais l’esprit lourd, le cœur péniblement oppressé et quelque chose, dans moi, pesait d’un poids si grand que je me sentais comme attirée vers la terre. Je n’avais pas mal. C’était bien pis. C’était un écœurement perpétuel, qui me suivait du matin au soir, que je retrouvais intact à chaque réveil, qui écrasait jusqu’à mon sommeil. Écrasait, c’est bien cela. J’étais écrasée. Écrasée par l’effort de parler, de voir, d’entendre. Je pensai que c’était peut-être l’atmosphère de la maison envahie par la chaleur grise et j’essayai d’aller passer un après-midi à la campagne. Mais il fallait traverser des rues, beaucoup trop de rues, des rues ternes, sales, horriblement pareilles, pleines de gens livides et comme transparents, dont on voyait nettement la forme du crâne sous le visage. Des gens aux chevelures mortes dans l’air sevré de vent, aux bouches pâles. Des foules incolores à la démarche incertaine.
Et la ville était un charnier immense, la ville était une mouche immense, la ville était un cercueil immense. Je n’arrivais pas à avoir peur. Pour toute autre chose que mon dégoût, j’étais bizarrement amorphe, anesthésiée, inaccessible. Mon dégoût me collait à la peau. Je me lavais dix fois par jour, je brossais furieusement mes cheveux trop courts pour en ôter toute cette poussière de mortel ennui. Je tentais de boire pour libérer ma bouche de ce goût de cendre, de sang et de glu. Mais ni l’eau ni l’alcool ne m’aidaient à échapper à la mort sourde qui s’insinuait en moi par tous mes pores.
— Christine Pawlowska, Écarlate