Je n’ai rien compris au monde où je vis. Je l’ai parcouru en tous sens, je n’ai pas trouvé ses limites.

À mon dernier voyage, je me tenais en haut d’une colline, j’avais devant moi une longue descente et une nouvelle plaine, je voyais de loin une guérite et, tout à coup, le découragement me prit. Je me dis : encore l’escalier, la salle des gardes, la grille et quarante cadavres desséchés. Je m’assis et je compris que j’en avais assez. Depuis plus de vingt ans que j’étais seule, l’espoir m’avait soutenue, il me quittait d’un coup. J’avais imaginé mille fois une cave où les grilles seraient ouvertes, où les prisonniers ivres de joie auraient pu monter, ils auraient trouvé le ciel, la plaine, ils auraient frémi, auraient pensé aux villes, aux sauveteurs, mais se seraient, comme nous, retrouvés dans cette liberté vide où j’avais passé ma vie. Ce fut comme si je les voyais devant moi, qui me regardaient et me demandaient des comptes : c’est cela que tu avais à nous offrir ? Laisse-nous en paix, on est mieux mort que désespéré. Je baissai la tête et pris le chemin du retour.

— Jacqueline Harpman, Moi qui n’ai pas connu les hommes