Mais le paysan ne peut pas partir : il est enfoncé dans la terre comme un pauvre caillou gris, collé au sol, enraciné avec tout son être, et sa vie sent la boue et l’automne.
Jour et nuit, la voix de la mer le poursuit, elle emplit ses oreilles, résonne dans sa tête. (p. 26)
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Le pasteur est un paysan. Même s’il est un mauvais paysan, sa vie est celle d’un paysan et ressemble à celle de tous les paysans. Et partout où il passe, il emporte avec lui cette odeur de bétail, de blé avarié, de fumier et d’étable chaude. Et sa vie sent aussi la misère et la peur, une sorte d’inertie pesante et tâtonnante se concentre et s’épaissit en lui et forme comme une pierre qui suit aveuglément le cours des saisons (voilà enfin la mort du paysan, frissonnant, le visage tourné vers le mur, sous la couverture crasseuse, en une saison inconnue), et cette odeur le suit jusque devant l’autel : ce sont les gestes du village et l’odeur du village qu’il apporte à l’autel, dans son corps de paysan tout noueux et engourdi. (p. 29)
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Des étoiles apparaissent, des soleils tombent, des cycles solaires et des cycles lunaires se succèdent, les voies lactées fondent comme le givre, se réduisent en brumes, s’évaporent, disparaissent ; des soleils s’éteignent, des étoiles montent – tout a un commencement et une fin et se poursuit dans le grand silence. (p. 33)
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Et l’homme marche dans les ténèbres, il va courbé sous le poids des ténèbres, ne voit rien, n’entend rien, ne sent rien – il mange de l’herbe et de la pierre, mais ne s’en aperçoit pas : pour sa faim, tous les jours sont aussi nus. Et sa marche se poursuit, et ses jours déclinent. (p. 35)
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Sa vie est passée si vite ! Elle est passée comme un rêve. Pour l’enfant, l’instant était profond, immense, infini, le monde ne changeait pas, tout était éternel, immuable ; et brusquement sa vie entière s’est écoulée plus vite encore qu’un seul instant de son enfance. Et rien n’est arrivé, et la réalité demeure toujours aussi lointaine. Les années se sont envolées, il ne lui reste rien : est-ce pour cela qu’il a vécu si longtemps ? (p. 40)
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Il voit la lumière du jour sur la terre, et l’ombre de la lune, et l’ombre du soleil. Et il est seul. Que fait-il dans ce magasin ? Que fait-il sur cette terre avec ses quarante ans, sa bouche édentée, son corps blanc et malingre ? Il va, tel un animal transi de froid, faible et fragile, perdu sur cette rondelle de terre isolée. Le jour, il craint le soleil malveillant. La nuit, il craint la lune malveillante : puis vient la pluie, la gelée, les brumes. La fumée dans les rues. Les saisons passent. Et la glace durcit sur les champs marécageux : du haut des remparts, on peut voir dans le lointain les paysans charrier la tourbe sur leurs traîneaux.
Les chemins sentent la glace et la moisissure, le corps est douloureux de solitude – et cette solitude est la solitude de l’homme prisonnier de lui-même entre ses murs, une solitude telle qu’il n’est pas de mots pour l’exprimer. (p. 60)
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Et sa vie était : un toit et des murs. Un ciel bas. Des sentiers. Des chemins.
Des yeux l’observaient : des visages. Des corps vêtus de cuir et de toile portaient ces visages. La faim les flétrissait : ils vieillissaient. Des enfants naissaient. Des moissons mûrissaient. Des vieillards mouraient. Le pays se transformait. Les années passaient. Et le vide qu’il portait en lui grandissait. (p. 83)
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La haine entraîne dans un abîme sans fond ; elle donne le vertige et attire par sa grande liberté – plus loin toujours plus loin ; et la chute devient infinie, si rapide et solitaire à travers le silence brûlant.
Et combien est grande la satisfaction de se savoir en route vers un but. (p. 87)
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Mais tout autour de lui, la haine vivait et gonflait comme le corps d’une femme enceinte ; il s’en nourrissait, il se réfugiait dans sa chaleur, se complaisait dans sa douceur, il nageait dans ce milieu comme un fœtus insouciant – et toutes ses pensées étaient dévorées par un seul désir ; croître, ne pas cesser de croître. Personne ne levait volontiers les yeux, quand il passait dans la rue, et les murs eux-mêmes semblaient sécréter une haine inerte et pleine de jalousie – mais il traversait la place en faisant gaiement claquer ses semelles, sans jeter un seul regard à droite ou à gauche.
Car il voulait croître.
Et c’est pourquoi il regardait en l’air, maintenant.
Mais il vit que le Seigneur l’avait abandonné.
Il vit : que le ciel était vide au-dessus de lui.
Que la vie était vide en lui.
Que sur la terre, les humains étaient vides et méchants.
Alors, il décida de croître tout seul. (p. 89-90)
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Au printemps, l’inquiétude des longues soirées était si sensible que sa peau en devenait douloureuse : les longues soirées grises, l’odeur de terre, les caractères du livre imprimés si finement qu’ils devenaient illisibles dans la lumière défaillante – il tournait rarement les pages, maintenant. Et dehors, la plaine grise et sombre de terre demeurait silencieuse : là vivaient les gens de la terre dans leurs nids de pierre et d’argile, ils mangeaient de la terre, mastiquaient de la terre, dormaient dans l’obscurité sur leurs couches de terre. (p. 123-124)
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C’était une époque étrange. Il ne pensait jour et nuit qu’à sa subsistance. Mais il pouvait arriver qu’en parlant, en marchant, en s’inclinant ou en saluant, il soit arrêté brusquement dans son geste par le silence qui se faisait en lui – par un grand étonnement : un autre que lui se mouvait dans sa peau, un être qu’il ne connaissait pas, et il regardait avec étonnement cet étranger vorace – serait-ce vraiment moi ? (p. 129)
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Car on savait peu de choses de la vie d’un scribe en dehors de l’hôtel de ville, sinon qu’il mangeait, qu’il dormait, et que ses joies et ses peines étaient inexistantes : on savait qu’un scribe de l’hôtel de ville vivait dans quelque chambre sur cour sentant le moisi, où il buvait son eau et mangeait ses feuilles de chou – transi, malade, perclus de douleurs des pieds à la tête, le nez coulant, souffrant d’un rhume incurable, les vêtements usés jusqu’à la corde et reprisés tant bien que mal par lui-même ; insatisfait, silencieux, plein de compassion sur son propre sort, il se terrait dans son trou. Parfois aussi, le samedi soir, il lui arrivait, sous l’effet d’une pitoyable ivresse, d’aller déverser ses lamentations sur l’un de ses pitoyables semblables. Mais il n’avait pas de famille, cela dépassait ses moyens – c’est bien tout ce que l’on savait sur les scribes de l’hôtel de ville, cette race si peu considérée. (p. 131-132)
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L’herbe drue et gelée envahissait les tombes, autour des croix et des pierres. Sa peau lui disait : je marche au-dessus des miens, qui reposent solitaires dans la terre. Où me mène mon corps ?
Mon corps m’entraîne là où je ne veux pas aller. (p. 141)
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Pourquoi n’avait-il pas résisté, pourquoi ne s’était-il pas défendu, pourquoi n’avait-il pas protesté, fait valoir ses droits, exigé un examen supplémentaire ?
Quelle faute avait-il commise ? (p. 143)
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De quoi est-il coupable ?
Il est coupable de tout. (p. 156)
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De quoi était-il coupable ?
Il était coupable de tout, il était dépendant en tout : c’est pourquoi en tombant aussi bas, en tombant le plus bas de tous, il s’était libéré. Aussi vit-il la crevasse qui s’était produite.
Et il vit qu’il se trouvait au bord d’un abîme, au bord d’un gouffre profond, là où jusqu’alors n’avait été que le néant. Et son regard sombra dans cet abîme, aveugle comme un oiseau qui se noie dans l’espace. (p. 162)
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Il y avait quelque chose d’instable dans son regard, comme s’il avait du mal à le fixer. Son œil ressemblait à un trou humide dans son orbite. Toute sa silhouette avait une allure fanée et incertaine qui provoquait à la fois un sentiment de pitié et de dégoût. Il n’existait plus rien de celui qu’il avait été pendant toute une vie ; il n’y avait plus rien de la justice du juste ; sa soutane enlevée, il ne restait plus rien ; le masque et l’épouvantail supprimés, on découvrait sous les vêtements du serviteur honoré un corps de mendiant.
La nudité du mendiant avait vécu cachée toute une vie sous la soutane, elle s’était préparée à être dévoilée, elle était maintenant dévoilée – un corps de mendiant, revêtu des gestes tramants et furtifs du mendiant, et dont les sens de mendiant ne percevaient rien d’autre que les sensations perçues par un mendiant.
Ainsi était-il un mendiant. (p. 166)
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Il remuait ses doigts, remuait ses orteils : un corps se mouvait. Son cœur était enfermé dans sa poitrine comme dans une tombe. Bientôt tout serait fini.
Le corps existe, il vieillit, il est seul. La vie du corps a un goût moite, un goût avarié. Les jours se renouvellent. Le corps vieillit. Il se recroqueville : oh pourvu que la grande bête ne vienne pas me dévorer, je voudrais encore manger, me chauffer, rêver la nuit, juste un petit peu, un tout petit peu seulement.
Cette angoisse le ronge, mange les jours ; elle est petite, mais vorace, et ses dents sont aiguisées. Maintenant le corps est vide et il a peur, il ne veut pas descendre dans la tombe.
Le corps a peur.
Le visage sent le froid passer sur lui comme une aile. La mort approche.
Le corps se voit étendu dans la mort. Il sent autour de lui le silence de la mort. Il sent le toit de terre au-dessus de lui, et la terre dans sa bouche, la terre dans ses cheveux. Et il se crispe. Il est rétréci, il est frêle, il est vieux, et il tremble : il veut vivre. (p. 229-230)
— Birgitta Trotzig, le Destitué (trad. Jeanne Gauffin)