Comment madame Surrugue se permettait-elle d’aller à l’encontre de mon souhait expressif de ne pas introduire une nouvelle personne dans cette vie que j’essayais de vider ? (p. 22)

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Peut-être ma jambe rêvait-elle d’ailleurs. Elle n’avait jamais été plus loin que Paris, n’avait jamais traversé une frontière. À présent, j’étais devenu si vieux que cela n’arriverait jamais, et la douleur était permanente. (p. 23)

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Peut-être un jour viendrait-il frapper à ma porte et me raconter qui j’étais. (p. 36)

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— C’est comme si je me trimballais avec une de ces valises, vous voyez de quoi je parle, une de ces petites valises dans lesquelles les filles mettent leurs jouets ?

Je grommelai affirmativement.

— Elle est fermée, et je la serre contre moi et veille à ce qu’elle ne s’ouvre pas. Les gens autour de moi la voient et s’imaginent qu’elle contient toutes sortes de choses – du savoir, de bonnes dispositions, des talents, ce genre de choses, et tant qu’elle est fermée, personne ne connaît la vérité. Mais soudain, je trébuche et perds la valise, qui s’ouvre, et à cet instant ça devient terriblement évident pour tout le monde ! La valise est vide ; il n’y a absolument rien dedans !

[…]

— Je me sens comme un traître qui, à chaque instant, peut être dévoilé. La question est seulement par qui et quand. Alors je reste au lit chez moi, et soudain une semaine entière est passée. (p. 39)

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Marine était la femme d’Ansell-Henry et l’unique personne au monde qu’il aimait. Face à toute autre personne, il était hypercorrect et guindé. Elle seule était parvenue, d’une façon ou d’une autre, à percer sa carapace. (p. 44)

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Je réalisai que j’avais nourri l’idée que la vraie vie, la récompense de tout ce labeur, m’attendait quand je prendrais ma retraite. Mais assis là, j’étais fichtrement incapable de voir ce que cette vie contiendrait qui vaudrait la peine de s’en réjouir. Les seules choses dont je pouvais être certain, n’étaient-ce pas l’angoisse et la solitude ? Pathétique ! (p. 53)

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— Agathe, vous parlez souvent comme si la vie était déjà terminée et que vous aviez tout gâché. Mais, à chaque instant, vous avez la possibilité de faire quelque chose dont vous pouvez être fière.

Il était difficile de ne pas être dégoûté par ma propre fiction. De quels choix pouvais-je être fier ? Quels grands projets avais-je formés pour mon existence de retraité ? (p.66)

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Quand elle fut partie, à pas presque inaudibles, son parapluie rayé pendu lâchement dans sa main, je réfléchis à ce qu’elle imaginait que cela signifiait de vivre. Vu de l’extérieur, c’était précisément ce qu’elle faisait. Son cœur battait, elle avait fait des études et fondé un foyer. Si Agathe ne vivait pas, qui donc le faisait ? (p. 67-68)

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Même si je faisais tout pour l’ignorer, il était difficile de passer outre : mon angoisse augmentait. Il m’arrivait de plus en plus souvent de me réveiller le cœur battant, avec le sentiment d’avoir la mort sur les talons et cela déteignait bien entendu sur mon travail. Je commençais à douter de moi-même, et les interprétations que j’avais formulées tant et tant de fois me collaient au palais de sorte que, lorsqu’enfin je les recrachais, le timing devait être si désastreux que c’était un miracle que personne ne protestait. Mais les patients étaient trop bien élevés, trop centrés sur eux-mêmes, et j’en avais plein le dos de toute cette mascarade lorsque, enfin, le dernier visiteur de la semaine referma la porte derrière lui. […] Si au moins quelqu’un frappait du poing sur la table et me demandait ce que diable nous étions en train de faire, pensai-je, en claquant la porte de l’armoire aux archives si fort que la clef tomba par terre. Heureusement que madame Surrugue n’était pas là pour voir comment je traitais ses chers meubles. (p. 69)

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Était-ce vraiment possible que tous les êtres humains aillent aussi mal, ou bien ne voyais-je que les malheureux ? Existait-il des gens dans leurs petits foyers qui allaient se coucher satisfaits et savaient pourquoi se lever le lendemain ? (p. 70)

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Lorsque je fixai le miroir pour voir mon visage, il était vide. Il n’y avait personne ! Et bien que je sache parfaitement que nous n’avions là aucun miroir, en prendre conscience me prit juste assez de temps pour que la pensée surgisse : C’est exactement ça ! (p. 70)

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Pour empirer les choses, je me rappelai un article que j’avais lu récemment. Il mentionnait qu’un nombre surprenant d’hommes mouraient peu après avoir pris leur retraite alors qu’ils pouvaient enfin jouir de tout leur temps. (p. 74)

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En réalité, ce que je voulais dire, c’est que je ne savais absolument pas comment parler à une autre personne en dehors des quatre murs de mon cabinet. Il y avait à présent si longtemps que je n’avais pas mené une conversation normale avec quelqu’un que cela faisait mal d’y penser. (p. 85)

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Je suis en colère parce que je n’ai rien réalisé. J’aurais dû être quelqu’un et je suis devenue rien. (p. 93)

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Pour ça, vous avez certainement raison. À un moment donné, je ne trouve pas que je mérite de vivre ; à un autre moment, il n’y a personne au-dessus de moi. Idiot, non ? (p. 93)

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Un jour, pensai-je, je resterai tout simplement assis là où j’aurai atterri et ne me relèverai plus. Peut-être chez moi, dans mon fauteuil près de la fenêtre, ou sur un banc près du lac, pendant que les cygnes s’endormiront autour de moi. (p. 97)

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En mon for intérieur, je maudissais tout ce qui affectait mes patients et contre quoi je ne pouvais rien faire. Il y avait à lutter à la fois contre des conjoints insensibles et des bouteilles de vin cachées derrière les étagères, et que pouvait-on au fond espérer de la thérapie, quand je n’avais que quelques heures par semaine pour reconstruire ce que les patients avaient une vie entière pour détruire ? (p. 103)

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— De quoi avez-vous tellement peur, Agathe ?

— Mais enfin, c’est à peine si je le sais encore ; de quoi tout le monde a-t-il peur ?

Elle écarta les mains en un geste de découragement.

— Je crois que la vie elle-même est devenue dangereuse. J’ai maintenant peur de jouer de la musique, peur de ne pas le faire, peur de m’approcher de quelqu’un, peur d’être seule. Nulle part il n’y a de place pour moi ! (p. 109)

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Je crois que la vie est à la fois bien trop courte et bien trop longue. Trop courte pour qu’on ait le temps d’apprendre comment on doit vivre. Trop longue parce que le déclin devient de plus en plus visible chaque jour qui passe. (p. 110)

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Il restait encore un nombre effrayant d’heures avant de pouvoir aller me coucher, et la seule pensée de devoir fuir l’angoisse aussi longtemps me fatiguait. (p. 129)

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Ce que je veux dire, c’est que vous devez commencer à passer du temps à quelque chose qui signifie réellement quelque chose pour vous, quelque chose de plus grand que de faire des courses et le ménage. Quelque chose qui vous fasse plaisir ! Ou bien, ajoutai-je rapidement, en tous cas quelque chose qui vous intéresse. Alors toutes les petites choses pâliront. (p. 133)

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Je fus frappé par le fait que durant ma vie d’adulte, je ne m’étais pas procuré un seul objet nouveau, pas même une cuillère ou un matelas neuf pour mon lit. Tout était soit hérité soit offert en cadeau par mes parents, et je l’avais gardé parce que cela fonctionnait. (p. 135)

— Anne Cathrine Bomann, Agathe (trad. Inès Jorgensen)