Dernièrement, elle a entendu parler du déménagement d’une connaissance éloignée. Cette femme avait rempli non pas un, mais plusieurs conteneurs de biens dont sa famille se débarrassait dans la transition vers une autre maison qui n’était pourtant pas plus petite. Visiblement, son mari et elle voulaient repartir à neuf. Ils avaient habité avec leurs enfants dans cette maison pendant vingt ans, les enfants ayant vieilli, son mari et elle changeaient de lieu, des choses s’étaient accumulées, il y avait surplus. Peut-être qu’ils étaient des maximalistes, peut-être qu’ils n’avaient jamais rien éliminé au fur et à mesure, si bien que des conteneurs avaient dû être vidés au dépotoir, des montagnes d’objets, c’est l’image qui s’est imposée, et cela l’avait choquée, pas seulement par rapport à la crise environnementale, mais par rapport à la consommation comme symptôme, par rapport aux traces laissées sur terre, par rapport au patrimoine, par rapport à la fatigue, finalement, qui vient avec le fait même de posséder des choses. Ce n’était pas la première fois qu’elle réfléchissait aux conteneurs remplis et vidés.
[…]
Elle pense aux maisons remplies, à toutes ces choses dans les conteneurs qui ne vont nulle part. Il ne faut pas les imaginer disparues, il faut les imaginer à nos côtés, au plus proche, empilées entre nos murs encore, dans notre lit même, ainsi peut-être y ferait-on attention. Les choses restent avec nous, et restent après nous. Le réflexe du geste libérateur de se débarrasser lui fait craindre le pire pour la planète. Elle ne possède pas assez de choses excédentaires pour le plus petit des conteneurs. Voir les camions de livraison et les paquets qui s’accumulent sur les seuils des portes la tourmente. Posséder la fatigue. Les gens se déchargent dans des conteneurs qu’ils ont payés, qui font disparaître ce qu’ils ont payé, mais qui déplacent ailleurs l’accumulation, devenant le fardeau des autres, lesquels pensent à tout ce qui reste, même hors de leur regard.
— Anne-Renée Caillé, Par où entre la peur
