Renaud Jean

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  • Sur plus d’un kilomètre des dinosaures plantent leurs crocs d’acier dans le goudron de la route. Ils ouvrent une plaie dans laquelle se glisse le câble aux anneaux argentés par lequel passeront les ordres de plus en plus nerveux d’un roi commerçant qui n’accorde aucune grâce à ses sujets. « Tu achèteras des choses, beaucoup de choses et si un jour, devenu pauvre, tu ne peux plus acheter, nous te chasserons de la ville, de nos pensées, de nos yeux, et tu existeras moins que les morts. »

    — Christian Bobin, le Muguet rouge

    13 mai 2026
  • Penchés sur le Gutenberg du diable ils ont le regard médusé de ceux qui regardent un proche les abandonner, et ce proche c’est eux-mêmes.

    — Christian Bobin, le Muguet rouge

    13 mai 2026
  • Quand l’estime de soi est défaillante, penser qu’autrui pourrait s’intéresser à vous et vous donner un peu d’amitié est tout bonnement impossible.

    — Charles Juliet, Mes meilleures années. Journal XI. Fragments

    11 mai 2026
  • Elle lança en dialecte : “Tu perds encore ton temps avec ces machins, Lenu ? Nous volons sur une boule de feu. La partie qui s’est refroidie flotte sur la lave. C’est sur cette partie qu’on construit les immeubles, les ponts et les routes. De temps en temps la lave sort du Vésuve ou bien provoque un tremblement de terre qui détruit tout. Il y a partout des microbes qui rendent malades et qui tuent. Il y a les guerres. Il y a çà et là une misère qui nous rend tous méchants. Chaque seconde il peut se produire quelque chose qui te fait tellement souffrir que tu n’as pas assez de larmes pour pleurer. Et toi tu fais quoi ? Un cours de théologie où tu t’efforces de comprendre ce que c’est que le Saint-Esprit ? Laisse tomber, c’est le Diable qui a inventé le monde, pas le Père, le Fils et le Saint-Esprit. […]”

    — Elena Ferrante, l’Amie prodigieuse (trad. Elsa Damien, avec la collaboration de Christophe Meleschi)

    7 mai 2026
  • La variation n’est pas l’esquive, même si elle y ressemble. Elle est un art très formel de la répétition choisie, et donc surmontée. Elle fait entrer dans la répétition même un dispositif d’invention suprême, je dirais presque d’égarement. La variation nous fait croire qu’on aurait pu se perdre, avant de nous reprendre doucement par la main pour nous ramener vers le thème principal, puis nous en éloigner, imperceptiblement, à nouveau. Dans cette navigation, les instruments sont des guides inhabituels, parce qu’il s’agit précisément de s’exercer à perdre le rivage, à se perdre tout court et à trouver, dans le chemin de cette perte, la boucle d’un désir intact.

    — Anne Dufourmantelle, Éloge du risque

    6 mai 2026
  • Il aime ses amis, mais il n’aime pas les foules, il est effrayé du matérialisme général, ce moteur maléfique de la conquête de l’Ouest qui ne considère la Nature que du point de vue de son utilisation commerciale. Lui qui ne vit que pour l’esprit et les beautés naturelles, il prend en horreur le pragmatisme dévastateur de l’entrepreneur américain qui bâtit sa fortune, son seul but, sur d’affreux dégâts, détruisant la Création avant même d’en voir la beauté, sans même penser à la contempler. Il se sent enfermé dans sa chambre pendant que passent sous ses fenêtres les foules vêtues de noir, cliquetantes d’argent, tourmentées de pensées étroites et avides, il se sent comme un prophète hébreu retenu prisonnier dans Babylone. (p. 157)

    *

    Dans l’exploitation des ressources naturelles, il ne voit pas un gain, mais une perte. Pour tous.

    Le développement rapide de la Californie auquel il assiste se fait au prix d’une dette écologique que personne ne veut mesurer, ni même ne pense à mesurer. Le concept de dette écologique est récent, un peu flou, mais très utile, car il vise à mesurer une variable cachée, dont on préfère qu’elle reste cachée : il est des développements économiques spectaculaires qui se font par l’exploitation d’une ressource dont le coût n’est pas comptabilisé. On prend en compte le prix de l’exploitation, mais pas celui du manque, celui-ci constituant une dette écologique, qui se paiera plus tard. Cela concerne l’eau, les forêts, la faune marine, tout ce que l’on prélève sans compter en estimant que c’est inépuisable (p. 205)

    — Alexis Jenni, J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond

    21 avril 2026
  • Dernièrement, elle a entendu parler du déménagement d’une connaissance éloignée. Cette femme avait rempli non pas un, mais plusieurs conteneurs de biens dont sa famille se débarrassait dans la transition vers une autre maison qui n’était pourtant pas plus petite. Visiblement, son mari et elle voulaient repartir à neuf. Ils avaient habité avec leurs enfants dans cette maison pendant vingt ans, les enfants ayant vieilli, son mari et elle changeaient de lieu, des choses s’étaient accumulées, il y avait surplus. Peut-être qu’ils étaient des maximalistes, peut-être qu’ils n’avaient jamais rien éliminé au fur et à mesure, si bien que des conteneurs avaient dû être vidés au dépotoir, des montagnes d’objets, c’est l’image qui s’est imposée, et cela l’avait choquée, pas seulement par rapport à la crise environnementale, mais par rapport à la consommation comme symptôme, par rapport aux traces laissées sur terre, par rapport au patrimoine, par rapport à la fatigue, finalement, qui vient avec le fait même de posséder des choses. Ce n’était pas la première fois qu’elle réfléchissait aux conteneurs remplis et vidés.

    […]

    Elle pense aux maisons remplies, à toutes ces choses dans les conteneurs qui ne vont nulle part. Il ne faut pas les imaginer disparues, il faut les imaginer à nos côtés, au plus proche, empilées entre nos murs encore, dans notre lit même, ainsi peut-être y ferait-on attention. Les choses restent avec nous, et restent après nous. Le réflexe du geste libérateur de se débarrasser lui fait craindre le pire pour la planète. Elle ne possède pas assez de choses excédentaires pour le plus petit des conteneurs. Voir les camions de livraison et les paquets qui s’accumulent sur les seuils des portes la tourmente. Posséder la fatigue. Les gens se déchargent dans des conteneurs qu’ils ont payés, qui font disparaître ce qu’ils ont payé, mais qui déplacent ailleurs l’accumulation, devenant le fardeau des autres, lesquels pensent à tout ce qui reste, même hors de leur regard.

    — Anne-Renée Caillé, Par où entre la peur

    17 avril 2026
  • Il faudrait toujours regarder l’origine des choses. Toutes les technologies qui ont fait irruption dans nos vies ces dernières années ont une origine militaire. Les ordinateurs ont été développés pendant la Deuxième Guerre mondiale pour déchiffrer les codes ennemis. Internet comme moyen de communication en cas de guerre nucléaire, le GPS pour localiser les unités de combat, et ainsi de suite. Ce sont toutes des technologies de contrôle conçues pour asservir, pas pour rendre libre. Seule une bande de Californiens défoncés au LSD pouvait être assez débile pour imaginer qu’un instrument inventé par des militaires se transformerait en outil d’émancipation. Et ils ont été nombreux à le croire.

    Mais c’est clair maintenant, n’est-ce pas ? Vous le voyez vous-même. La vérité, c’est que la technologie militaire qui nous entoure a créé les conditions pour l’émergence d’une mobilisation totale. Désormais, où que nous nous trouvions, nous pouvons être identifiés, rappelés à l’ordre, neutralisés si nécessaire. L’individu solitaire, le libre arbitre, la démocratie sont devenus obsolètes : la multiplication des données a fait de l’humanité un seul système nerveux, un mécanisme fait de configurations standards prévisible comme une nuée d’oiseaux ou un banc de poissons.

    […]

    Les nazis disaient que l’unique personne qui fût encore un individu privé en Allemagne était celle qui dormait, mais les Californiens les ont dépassés eux aussi. Les flux physiologiques des personnes, y compris leur sommeil, ne possèdent plus de secrets pour eux. Ils ont été convertis en chiffres ; jusqu’à aujourd’hui pour générer du profit, à partir de demain pour exercer le contrôle le plus implacable que l’homme ait jamais connu.

    […]

    Nous avons cru longtemps que les machines étaient l’instrument de l’homme, mais il est clair aujourd’hui que ce sont les hommes qui ont été l’instrument de l’avènement de la machine. La transition se fera doucement : les machines n’imposeront pas leur domination sur l’homme, mais elles entreront dans l’homme, comme une pulsion, une aspiration intime. Dès à présent, la perfection de la machine est devenue l’idéal de milliards d’hommes qui se battent pour se fondre toujours plus dans le flux de la technologie.

    — Giuliano da Empoli, le Mage du Kremlin

    7 avril 2026
  • Refusant de considérer la vie en termes de carrière ou de projet, elle disait que parler de l’avenir rendait automatiquement les hommes ennuyeux. Son idéal consistait à passer l’après-midi sur un divan à lire et à dormir.

    — Giuliano da Empoli, le Mage du Kremlin

    7 avril 2026
  • Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances ; avec tout ce qui l’émeut, l’intéresse, l’excite ou lui répugne. Seule la littérature peut vous permettre d’entrer en contact avec l’esprit d’un mort, de manière plus directe, plus complète et plus profonde que ne le ferait même la conversation avec un ami – aussi profonde, aussi durable que soit une amitié, jamais on ne se livre, dans une conversation, aussi complètement qu’on ne le fait devant une feuille vide, s’adressant à un destinataire inconnu. Alors bien entendu, lorsqu’il est question de littérature, la beauté du style, la musicalité des phrases ont leur importance ; la profondeur de la réflexion de l’auteur, l’originalité de ses pensées ne sont pas à dédaigner ; mais un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive et qu’il soit, effectivement, présent dans ses livres […].

    — Michel Houellebecq, Soumission

    25 mars 2026
  • J’ai passé mes deux dernières années du secondaire sans amis, dans une immense polyvalente où la perspective d’être perçu comme un rejet me terrifiait. M’asseoir seul à la cafétéria pour manger mon lunch n’était pas une option envisageable, et essayer de me greffer à un groupe me semblait insurmontable. J’insiste : m’asseoir seul à la cafétéria est quelque chose que mon corps n’aurait pas réussi à faire. Je crois que je serais tombé dans les pommes avant d’arriver à ma table. Mon lunch restait dans mon sac à dos toute la journée, au fond de ma case, et je l’engloutissais au retour de l’école, devant Watatatow, avec un gros verre de Pepsi. Je soupais plus tard en mangeant ce que ma mère avait préparé pour moi, elle qui travaillait jusqu’à vingt-et-une heures. Les jours où elle revenait du travail avant mon retour, je mangeais mon sandwich dans l’autobus scolaire, discrètement. Ce sont là, parmi d’autres, de petites stratégies mises en place pour passer à travers le secondaire en évitant la honte. Le midi, j’allais me terrer dans un recoin de la bibliothèque pour faire mes devoirs de mathématiques. Durant les pauses du matin et de l’après-midi, j’errais. J’en passais une partie caché dans une cabine de toilette et l’autre à marcher dans les couloirs, comme si je me rendais quelque part. Mais je n’allais nulle part. Je faisais des allers-retours, passais d’un étage à l’autre, montais et descendais les marches. J’essayais de faire partie du paysage, de ne pas m’arrêter. Dans cette polyvalente de 3000 personnes étudiantes, il était possible d’être anonyme, à condition de ne pas s’arrêter, de ne pas s’asseoir seul quelque part. On pouvait y être anonyme si on était constamment en mouvement : un courant d’air. Il ne m’est jamais venu à l’idée de sortir, de marcher dans les rues avoisinantes, d’aller manger dans un parc, de traîner au centre d’achats. Mon univers était petit, peuplé de clôtures invisibles, de lois inventées.

    — Louis-Daniel Godin, Cindy_16

    15 mars 2026
  • Pourquoi est-ce que tout le monde fait tout le temps semblant, semblant d’être normal, en effaçant les aspérités de soi qui ressortent ?

    — Annika Norlin, la Colonie (trad. Isabelle Chéreau)

    7 mars 2026
  • Retirement Plan
    27 février 2026
  • Les pilules de la psychiatre étaient excellentes. J’avais l’impression de me promener en portant sur le dos un sac militaire rempli de roches. J’étais attiré vers le centre de la Terre. La lourdeur était apaisante. Je ne ressentais plus cette pression dans ma tête. Elle s’était diffusée dans chacun de mes membres. J’avais des sentiments nouveaux. Ceux que peuvent ressentir les plantes et les minéraux.

    — Pierre Yergeau, Dernière Neige

    25 février 2026
  • J’étais incapable de me distraire. Sortir, il n’y fallait pas songer, la moiteur du dehors m’était intolérable. Lire, je ne pouvais pas, écrire non plus. Tout ce que j’écrivais prenait la couleur du dégoût. J’avais l’esprit lourd, le cœur péniblement oppressé et quelque chose, dans moi, pesait d’un poids si grand que je me sentais comme attirée vers la terre. Je n’avais pas mal. C’était bien pis. C’était un écœurement perpétuel, qui me suivait du matin au soir, que je retrouvais intact à chaque réveil, qui écrasait jusqu’à mon sommeil. Écrasait, c’est bien cela. J’étais écrasée. Écrasée par l’effort de parler, de voir, d’entendre. Je pensai que c’était peut-être l’atmosphère de la maison envahie par la chaleur grise et j’essayai d’aller passer un après-midi à la campagne. Mais il fallait traverser des rues, beaucoup trop de rues, des rues ternes, sales, horriblement pareilles, pleines de gens livides et comme transparents, dont on voyait nettement la forme du crâne sous le visage. Des gens aux chevelures mortes dans l’air sevré de vent, aux bouches pâles. Des foules incolores à la démarche incertaine.

    Et la ville était un charnier immense, la ville était une mouche immense, la ville était un cercueil immense. Je n’arrivais pas à avoir peur. Pour toute autre chose que mon dégoût, j’étais bizarrement amorphe, anesthésiée, inaccessible. Mon dégoût me collait à la peau. Je me lavais dix fois par jour, je brossais furieusement mes cheveux trop courts pour en ôter toute cette poussière de mortel ennui. Je tentais de boire pour libérer ma bouche de ce goût de cendre, de sang et de glu. Mais ni l’eau ni l’alcool ne m’aidaient à échapper à la mort sourde qui s’insinuait en moi par tous mes pores.

    — Christine Pawlowska, Écarlate

    22 février 2026
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