Renaud Jean

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  • « Est-ce que tu vas mieux ? »
    Des connaissances

    Eh bien non, je ne vais pas mieux. Alors qu’elle est de toute évidence mue par la sollicitude, cette question ne manque jamais de provoquer une légère agressivité dont la violence rentrée suscite en moi le désarroi. À l’injonction d’aller mieux et de retourner à la vie active, quelque part obscure de moi se refuse manifestement. Appartenir à la maladie, est-ce l’alibi trouvé pour s’installer dans ce temps du flottement, ce temps du rêve, de l’irréel ? Pour appartenir à cette autre réalité, parallèle, celle du corps d’avant le dressage ? Pour renouer avec l’organique, avec l’animal et la plante en soi, avec ces pulsions asociales auxquelles on ne s’abandonne totalement que dans un sommeil peuplé d’hallucinations révélatrices dont, le plus souvent, on ne veut rien savoir ? Devenir un gigantesque acte manqué accomplissant le désir de déliaison que tout le monde fuit dans un emploi chargé et dynamique. Il y a si peu d’espace pour accueillir cela, les bribes de soi qui se laissent flotter dans l’air jusqu’à flirter avec la désintégration. Si peu de temps hors la maladie et la grossesse pour les plongées dans la grotte, dans les miasmes, « tout près du cœur sauvage de la vie », comme l’écrivait Clarice Lispector, citant Joyce.

    — Frédérique Bernier, Chimères

    17 avril 2024
  • Je cherchais K… dans les lits. J’ai reconnu des têtes, on s’est fait un signe. Je marchais sans faire de bruit le long des lits. Je cherchais K…

    J’ai demandé à l’infirmier qui était près du poêle :

    — Où est K… ?

    Il m’a répondu surpris :

    — Ben quoi, tu es passé devant. Il est là.

    Et il me désignait, vers la porte, un des lits devant lesquels j’étais en effet passé. Je suis revenu sur mes pas et, dans les lits proches de la porte, j’ai regardé chaque tête sur son oreiller.

    Je n’ai pas vu K… Arrivé près de la porte, je me suis retourné et j’ai vu un type qui était couché lorsque j’étais passé la première fois et qui venait de se relever et se tenait appuyé sur ses coudes. Il avait un long nez, des creux à la place des joues, des yeux bleus à peu près éteints et un pli de la bouche qui pouvait être un sourire.

    Je me suis approché de lui, je croyais qu’il me regardait ; je me suis approché très près, puis j’ai déplacé ma tête sur le côté ; la sienne n’a pas bougé et sa bouche a gardé le même pli.

    Je suis allé alors vers le lit voisin et j’ai demandé à celui qui était couché :

    — Où est K… ?

    Il a tourné la tête et m’a désigné celui qui était appuyé sur ses coudes.

    J’ai regardé celui qui était K… J’ai eu peur, peur de moi. Pour me rassurer, j’ai regardé d’autres têtes, je les reconnaissais bien, je ne me trompais pas, je savais encore qui ils étaient. L’autre était toujours appuyé sur ses bras, la tête pendante, la bouche entrouverte. Je me suis approché de nouveau, j’ai penché la tête au-dessus de lui, j’ai longtemps regardé les yeux bleus, puis je me suis écarté : les yeux n’ont pas bougé.

    Je regardais les autres. Ils étaient calmes, je les reconnaissais toujours, et, sûr que je les reconnaissais toujours, je suis revenu aussitôt vers lui.

    Je l’ai regardé alors par-dessous, je l’ai examiné, je l’ai tellement regardé que j’ai fini par lui dire, pour voir, à voix très basse, de tout près :

    — Bonsoir, mon vieux.

    Il n’a pas bougé. Je ne pouvais pas me montrer davantage. Il gardait cette espèce de sourire sur la bouche.

    Je ne reconnaissais rien.

    J’ai fixé alors le nez, on devait pouvoir reconnaître un nez. Je me suis accroché à ce nez, mais il n’indiquait rien. Je ne pouvais rien trouver.

    — Robert Antelme, l’Espèce humaine

    16 avril 2024
  • J’ai l’impression que ces temps-ci, on demande beaucoup à la littérature de porter des paroles, de défendre des thèses, à la limite de passer des messages. Mais j’ai parfois peur, quand ces injonctions-là pèsent très lourd, que la part de sauvagerie, dont pour moi la littérature a la garde, se perde. Ce qui de nous résiste à la sociabilité me semble précieux. Un peu comme la part d’un lac qui lui sert de poumon.

    — Frédérique Bernier

    6 avril 2024
  • J’ai mis des années à assembler à nouveau les pièces de cette image que je vois encore, comme un tableau de Hopper. Toute mon enfance à la maison est enregistrée dans ma tête comme des diapositives de peintures de Hopper, avec la même solitude poisseuse et mystérieuse. Et je m’y vois comme un des personnages assis sur un lit défait, avec un livre abandonné sur une chaise nue, ou regardant par la fenêtre ou assis à côté d’une table dégarnie, contemplant un mur vide. […] Et si Hopper disait qu’il peignait parce qu’il ne pouvait pas dire ça avec des mots, moi j’écris avec des mots parce que, bien que je le voie, je suis incapable de le peindre. Et je vois toujours les choses comme lui, à travers des fenêtres ou des portes mal fermées. Et ce que je ne savais pas, j’ai fini par le savoir. Et ce que je ne sais pas, je l’invente et c’est également vrai.

    — Jaume Cabré, Confiteor (trad. Edmond Raillard)

    2 avril 2024
  • J’aurais plutôt le chic pour les longues périodes d’inaction pendant lesquelles je rêvasse en pure perte. Je n’ai pas la sottise de croire que je bâtis une « œuvre ». Je ne crois pas un seul instant que le Québec vivra plus mal si je fais une sieste en milieu d’après-midi.

    — Gilles Archambault

    29 mars 2024
  • Charley resta silencieux. Jour après jour la sensation qu’il avait d’être blessé par tout le monde, par la vie elle-même, grandissait et le bâillonnait.

    — Henry Green, Back (trad. Claire Fargeot, Anne Villelaur et Martine Bourgarel)

    15 mars 2024
  • Thomas se réveille […] il voit son doigt recousu, Je dois être au CHUM, par la porte ouverte de sa petite chambre il observe le fourmillement des infirmières et des médecins, il entend des murmures, des bruits de pas, il se sent aspiré par cette béance, ce rectangle lumineux découpé dans le mur, il lévite, flotte en dehors de sa chambre, et soudain il traverse un mur et se retrouve dans le réseau pneumatique de l’hôpital, au milieu des prélèvements et des remèdes, il monte à bord d’une capsule de plastique et file à toute vitesse, à très exactement vingt-deux kilomètres-heure, où désire-t-il aller, il traverse les pavillons, la cafétéria, se rend au centre de distribution où des robots actionnent leurs bras mécaniques, comptent les médicaments, les emballent aux côtés d’humains qui font des tâches similaires, Suis-je dans un film ? se demande-t-il, et alors il suit un robot, prend l’ascenseur qui lui est réservé, bifurque vers le pavillon D, ce pavillon qu’il a visité avec sa mère il y a quelques mois, espérant un jour y travailler, le pavillon D qui compte pas moins de dix-neuf étages, avec bon nombre de recoins, de corridors et de détours, dix-neuf étages peuplés de travailleuses et de travailleurs acharnés qui inspectent, auscultent, aident, tâtent, mesurent, mais aussi mangent, défèquent, pleurent, parfois dorment, il les observe qui fourmillent dans les couloirs, dans les chiottes, dans les bureaux, chaque espace est aménagé pour répondre à une fonction précise, mais Thomas se demande qui de ces gens connaît vraiment le CHUM, qui en a visité tous les corridors, les détours et les recoins, il parcourt les allées labyrinthiques, traverse les murs, Tiens, qui peut dire ce qui se trouve derrière la quatorzième porte du sixième étage, pas celle du corridor principal, non, celle qui se trouve dans le couloir excentré, en coude, accessible uniquement par cet autre passage où seuls les employés peuvent circuler, Thomas n’avait pas vu cet endroit lors de sa visite mais maintenant il le peut, il se déplace à travers les dix-neuf étages du pavillon D, s’immisce sous les portes, par les trous de serrure, nombreuses sont les pièces où il faut un code d’accès, un mot de passe, un badge que l’on passe devant un détecteur ou tout simplement une clé, nombreuses sont les pièces où il est interdit de s’aventurer, De ces pièces qui connaît tous les secrets, se demande-t-il, qui sait ce qui se trouve derrière la quatorzième porte du sixième étage, le directeur l’ignore, il s’en tient à sa tâche, il dirige, c’est tout, et les médecins ne quittent pas leur pavillon, il doit bien y avoir des agents de sécurité qui ont accès à une vision globale, à une salle des caméras, comme dans les films d’espionnage, mais nombreux sont les lieux où l’intimité doit être respectée, une salle d’examen, un bureau prévu pour les négociations corsées, de celles qui ont lieu derrière des portes closes, Thomas n’ose pas entrer, il pense avec vertige que personne ne peut avoir une vue d’ensemble de la structure, l’architecte, peut-être, qui l’a dessinée, mais encore, Thomas sait trop bien comment il est facile pour l’entrepreneur de prendre quelques libertés, un pot-de-vin et hop, une salle secrète, un quatrième sous-sol, une trappe dans le mur, alors le CHUM, ce « nouvel hôpital » qui n’est en fait qu’une chimère, que l’amalgame de trois hôpitaux anciens que l’on a raboutés comme on a rabouté son doigt, il soigne, gué-rit, ressuscite, mais Thomas se demande si derrière cette porte ne se déroulent pas aussi des actions plus sombres, des sacrifices, des expérimentations que personne ne doit voir – et puis il se dit qu’il n’a rien à perdre, il se sent protégé, lové dans son environnement douillet, alors il y va, il traverse la quatorzième porte du sixième étage et derrière il n’y a ni sacrifice ni expérimentation, il n’y a que son corps, meurtri, déchiré, criblé de protubérances tubulaires qui le rattachent à cette machine, à cette électricité qui parcourt l’ensemble de l’hôpital, il se sent soudain enchaîné, captif, il a intégré la chimère, il a nourri la bête.

    — Étienne Goudreau-Lajeunesse, « Morphine », Cochoncetés

    5 mars 2024
  • Et moi, leur dit Henry, je suis votre voisin. Le peu d’argent dont j’ai besoin pour vivre, je le gagne en faisant des petits travaux de maçonnerie et de menuiserie à un dollar la journée, la plupart du temps pour des amis. Et si vous me voyez me baguenauder en plein après-midi avec ma canne à pêche sur l’épaule, sachez qu’en travaillant un jour sur sept, l’équivalent de sept semaines par année, je ne manque de rien. J’habite une petite maison très propre que j’ai bâtie de mes mains […]. Je suis riche, parce que ma richesse se calcule en heures ensoleillées et en jours de marche.

    — Louis Hamelin, Un lac le matin

    29 février 2024
  • Il cessa d’écrire : il n’avait plus rien à cacher.

    — Emil Cioran, Cahiers 1957-1972

    24 février 2024
  • Il y avait des gens de tous âges mais surtout des vieilles personnes que deux idées contradictoires avaient attirées : d’une part, elles avaient la désagréable impression que leur propre mort n’était pas bien loin et, hélas, se rapprochait et, de l’autre, une joie très nette qui l’emportait sur ces tristes considérations : ce Pierre était mort et eux étaient bien vivants. Ils se rendaient en général aux obsèques pour constater de manière irréfutable leur propre immortalité, fût-elle temporaire.

    — Gaïto Gazdanov, Dernier voyage (trad. Anne Flipo Masurel)

    19 février 2024
  • C’était en vivant dans sa cabane plutôt qu’en la dessinant que le primitif lui donnait une silhouette informe et libre. Au gré de ses besoins, il prolongeait le larmier, se bâtissait un fournil ou rehaussait le toit, accumulant les modifications, laissant se dégrader ce qui ne servait plus ; il réalisait une architecture du ventre : une architecture qui émanait des besoins tels qu’ils se présentent, spontanément et dans le désordre, au fil des jours.

    — Laurent Lussier, Monumentaux, illuminés

    4 février 2024
  • — Wim Wenders, Quand je m’éveille (1982)
    2 février 2024
  • Et la vie m’apparut rapide comme un train qui passe.

    — Guy de Maupassant, Adieu

    21 janvier 2024
  • Quoi qu’il s’en dise dans les livres, nulle émotion humaine n’a jamais duré ni ne durera jamais bien longtemps. Même si la plus forte brûlure revient vous visiter de temps à autre, elle connaît nécessairement des intervalles d’apaisement ou de rémission. Dans la vraie vie le chagrin le plus aigu trouve envers et contre tout à se calmer et finit par sécher ses larmes ; il n’est de désespoir si lourd qu’il n’atteigne un certain niveau, en dessous duquel il ne descendra pas, pour laisser à l’espoir, malgré que nous en ayons, une chance de renaître.

    — W. Wilkie Collins, Une belle canaille (trad. Éric Chédaille)

    20 janvier 2024
  • LES INSECTES ET LES CHAMPIGNONS

    ils ont connu le vent qui a abattu le chêne
    et senti les vibrations de sa chute
    mais ils ne conçoivent pas qu’un arbre est mort
    ils discernent une vie au-devant
    à travers la communauté de parasites,
    de microbes et de spores
    réfugiée sur ses racines encore
    attachées à la terre ;
    ils savent que
    la fin est dans le commencement
    et le commencement dans la fin

    — Sarah-Louise Pelletier-Morin, le Marché aux fleurs coupées

    9 janvier 2024
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