Renaud Jean

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  • Son mode de suicide fut saisissant et tel qu’on le pouvait attendre d’un si bizarre caractère. Manifestement plein de mépris envers la vanité des enterrements, il était allé dans un petit canyon non loin du champ de manœuvre et s’était fait sauter à la dynamite en un million de fragments, si bien qu’on n’avait plus retrouvé que de minuscules parcelles d’os et de chair.

    — W. C. Morrow, « Une vengeance originale », le Singe, l’Idiot et Autres Gens (trad. George Elwall)

    9 octobre 2023
  • Je me rendis en ville, ma valise à la main. Il y régnait un silence pesant. Rien ne bougeait. L’état de dévastation était encore plus grand qu’il ne le laissait supposer vu du bateau. Pas une seule construction intacte. Des débris amoncelés dans les terrains vagues où s’étaient dressées autrefois des maisons. Les murs s’étaient écroulés, des escaliers débouchaient sur le vide. Des arches s’ouvraient sur de profonds cratères. On avait peu fait pour remédier à cette destruction massive. Seules les artères principales avaient été déblayées ; quant aux autres, elles avaient disparu. Des petits sentiers, comme des pistes d’animaux, mais faits par des hommes, serpentaient entre les décombres. Je cherchai en vain quelqu’un qui pût m’indiquer le chemin. La ville entière semblait désertée. Enfin, le sifflement d’un train me guida jusqu’à la gare, un petit bâtiment de fortune construit avec des matériaux récupérés dans les ruines, qui me fit penser à un décor de cinéma mis au rebut. Même ici, il n’y avait pas âme qui vive, bien qu’un train vint probablement de quitter la gare. Il était difficile de croire que celle-ci était encore en service, que quelque chose fonctionnait encore. J’étais envahi par un sentiment d’incertitude quant à la réalité de ce qui m’entourait et de moi-même. Ce que je voyais n’avait pas de consistance, ce n’était que brume et nylon, avec rien au-delà.

    — Anna Kavan, Neige (trad. Ronald Blunden)

    30 septembre 2023
  • Nous autres hommes, qui sommes-nous ? Sommes-nous vrais, sommes-nous faux ? Figures de papier, simulacres incréés, ombres inexistantes sur la scène d’une pantomime de cendres, bulles soufflées par la paille d’un prestidigitateur ennemi ?

    S’il en est ainsi, rien n’est vrai. Pire encore : rien n’existe, toute chose n’est qu’un zéro prisonnier de lui-même. Tous apocryphes, mais apocryphe aussi celui qui nous dirige ou nous refrène, nous assemble ou nous divise : des riens métaphysiques, lui et nous, résultats embrouillés d’une erreur récidivée ; nez de carnaval sur des crânes pleins de trous et d’absence…

    — Gesulado Bufalino, les Mensonges de la nuit (trad. Jacques Michaut-Peternò)

    21 septembre 2023
  • À compter de ce jour, Will déborda d’espoirs et de désirs nouveaux. Il y avait toujours quelque chose pour faire vibrer en lui la corde sensible. L’eau vive emportait ses attentes avec elle lorsqu’il rêvait penché sur sa surface fuyante. Le vent qui courait sur la cime des arbres innombrables le saluait de ses encouragements. Le mouvement des branches l’invitait à descendre. Contournant les saillies de la roche, enchaînant les virages pour disparaître toujours plus vite au fond de la vallée, la route qui s’ouvrait devant lui le torturait de ses sollicitations. Il passait de longues heures à contempler du haut de l’éminence le cours de la rivière, les terres grasses qui s’étendaient au loin, à observer les nuages poussés par le vent paresseux et les ombres violettes qu’ils traînaient sur la plaine. Il lui arrivait aussi de flâner sur le bord du chemin et d’accompagner du regard les diligences qui descendaient la pente à grand bruit le long de la rivière. Tout ce qui passait, quoi que ce fût – un nuage, un coche, un oiseau ou l’eau brune du torrent – lui semblait emporter son cœur à sa suite dans l’extase du désir.

    Les hommes de science nous disent que tous les périples des navigateurs, toutes ces contremarches des races et des tribus qui perturbent l’histoire ancienne de leur poussière et de leur rumeur, ne découlaient de rien de plus abscons que les lois de l’offre et de la demande, et de la quête instinctive d’un pain quotidien peu coûteux. Tout esprit pénétrant n’y verra qu’une terne et pitoyable explication. Si les tribus qui affluaient du Nord et de l’Est avançaient en effet sous la pression de celles qui les suivaient, elles répondaient en même temps à l’attrait magnétique du Sud et de l’Ouest. Elles avaient eu vent du prestige d’autres terres. Le nom de la Ville Éternelle avait résonné à leurs oreilles. Ce n’étaient pas des colons mais des pèlerins. Ils avaient beau marcher vers le vin, l’or et le soleil, leurs cœurs poursuivaient de plus nobles desseins. Cette divine fébrilité, cette vieille excitation qui aiguillonne l’humanité et fait toute la grandeur de ses succès et toute la misère de ses échecs, celle même qui déploya ses ailes avec Icare, qui jeta Christophe Colomb sur les flots désolés de l’Atlantique, inspirait et soutenait ces barbares dans leur marche hasardeuse.

    — Robert Louis Stevenson, Will, l’homme du moulin (trad. Nicolas Waquet)

    14 septembre 2023
  • La tentation, souvent, peut surgir de renoncer, d’abandonner l’ouvrage en cours. Mais il y a une chose qu’il ne faut jamais perdre de vue dans les périodes de sécheresse ou de doute, c’est qu’il y a toujours quelque chose d’exponentiel dans le travail de l’écriture. Il y a un moment où, après de longs efforts infructueux, l’écriture, qui semblait nous résister, qui semblait se refuser à nous, se libère de façon continue dans des proportions grandissantes. Lorsqu’on cale sur un passage, il faut garder présent à l’esprit qu’on prépare le terrain à l’élan futur qui finira par porter notre travail. Ce n’est que par la régularité, par la constance dans l’effort, qu’on parviendra à activer ce côté exponentiel de l’écriture. Il faut être tenace. Que cela vienne ou non, que cela marche ou pas, il faut s’accrocher, tenir bon, serrer les dents, poursuivre les efforts dans la solitude et l’aridité. Car quelque chose d’invisible travaille en nous de façon souterraine et, quand la vague surgira, son déferlement sera proportionnel à la constance de l’effort consenti au préalable.

    — Jean-Philippe Toussaint, C’est vous l’écrivain

    12 septembre 2023
  • Wakefield
    11 septembre 2023
  • Les artistes ne découvrent rien de nouveau, ils apprennent seulement à comprendre de mieux en mieux le secret qui leur a été confié au début, et leur création est une exégèse continuelle, un commentaire de cet unique verset imposé. D’ailleurs, l’art n’éclaircit pas jusqu’au bout ce secret. Ce nœud de l’âme n’est pas un faux nœud qui se défait lorsqu’on en tire un bout. Au contraire, il se resserre. Nous le tripotons, nous suivons le fil à la recherche de son extrémité, et l’art naît de ces manipulations.

    — Bruno Schulz, « Lettre à S. I. Witkiewicz » (trad. Thérèse Douchy)

    6 septembre 2023
  • L’amitié, est-ce bien ça qui existe entre eux ? Une autre question qui vient le tracasser. On n’a donc jamais la paix en dedans ? On est toujours poursuivi par les choses qui nous arrivent, par les gens ? Le doute ne nous quitte jamais ?

    — André Major, le Cabochon

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    23 août 2023
  • Sous ces couloirs aux carreaux scintillants se trouvaient les chambres, sur plusieurs niveaux, qui s’enfonçaient loin dans la terre. Dans chaque chambre se tenait un être humain, en train de manger, de dormir, ou de produire des idées. Et c’était là, profondément enfouie dans cette ruche, que sa propre chambre l’attendait.

    — E. M. Forster, La Machine s’arrête, (trad. Laurie Duhamel)

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    10 août 2023
  • Alors… l’été avança, chaud et sec et magnifique, si magnifique que ça vous brisait le cœur de le voir en sachant qu’il n’était pas éternel : cette lumière éclatante vibrant au-dessus du désert, les montagnes pourpres dérivant sur l’horizon, les houppes rose des tamaris, le ciel sauvage et solitaire, les vautours noirs qui planent au-dessus des tornades, les nuages d’orage qui s’amassent presque chaque soir en traînant derrière eux un rideau de pluie qui n’atteint que rarement la terre, la torpeur du midi, les chevaux qui se roulent dans la poussière pour sécher leur sueur et se débarrasser des mouches, les somptueuses aubes qui inondent la plaine et les montagnes d’une lumière irréelle, fantastique, sacrée, les cactus cierge qui déploient et referment leurs fleurs le temps d’une seule nuit, les rayons de lune qui tombent à l’oblique par la porte ouverte de ma chambre, dans le baraquement, la vue et le bruit de l’eau fraîche tombant goutte à goutte d’une source après une longue journée dans le désert… Je pourrais citer mille choses que j’ai vues et que je n’oublierai jamais, mille merveilles et mille miracles qui touchaient mon cœur en un point que je ne maîtrisais pas.

    — Edward Abbey, le Feu sur la montagne (trad. Jacques Mailhos)

    8 août 2023
  • Finalement, il fut décidé que je viendrais régulièrement à la clinique pour des séances d’étirement. La table de manipulation était d’une forme étrange. On aurait dit un instrument de torture de l’Europe du Moyen Âge, un matériel de théâtre en plein air d’avant-garde, ou un dispositif d’incubation pour les œufs d’un oiseau d’espèce protégée.

    Tout d’abord, le corps était ceint d’un corset d’où pendaient un grand nombre de crochets métalliques. Dès que l’on s’était allongé sur le lit dans un cliquetis, l’infirmière arrivait pour attacher les poignets et les chevilles avec une ceinture. Comme elle serrait de toutes ses forces afin qu’il ne reste même pas un espace d’un millimètre, j’avais l’impression de recevoir un châtiment. Les crochets du corset étaient fixés à une poulie avec un cadran qui permettait d’en régler la force. J’avais commencé à quinze kilos, puis on avait augmenté d’un kilo par jour et maintenant j’étais arrivée à trente-deux, le maximum.

    À la fin, l’infirmière déposait une solide couverture métallique sur ma poitrine et quittait la pièce après avoir appuyé sur un bouton rouge.

    Sous mon dos il y avait alors un bruit continu de glouglou comme de l’eau qui bout et c’était très chaud. À tel point que je me demandais toujours si j’arriverais à le supporter. Je voulais essayer de demander de baisser la température, mais comme les infirmières, toutes très occupées, manifestaient régulièrement leur mauvaise humeur, je n’osais jamais. Et je finissais toujours par l’endurer jusqu’à la fin.

    L’instant que je redoutais le plus était celui où la poulie se mettait en marche. J’imaginais, alors qu’il n’y avait aucune raison à cela, ce qui se passerait si la traction opérée sur mon bassin ne s’arrêtait pas. J’avais vraiment l’impression d’être à la torture. Le supplice du feu et de la roue.

    La poulie tirait lentement sur les crochets. La ceinture s’incrustait dans mes flancs, le corset appuyait sur mes reins. La machine grinçait çà et là comme si elle était mal entretenue. La force augmentait de plus en plus. Je cherchais en vain à l’intérieur de mon corps un endroit libre. La couverture m’immobilisait, je ne pouvais même pas cligner des yeux. Et pendant ce temps-là, l’eau continuait à bouillir.

    Alors je me résignais à fermer les yeux. Je sentais bien que ma colonne vertébrale s’étirait. Les fibres musculaires se déchiraient, les ligaments se contractaient, les disques intervertébraux ressortaient, la moelle coulait et finalement mon squelette se désintégrait en mille morceaux. Les os, comme les perles d’un collier cassé, s’éparpillaient sur le sol. Leur bruit sec, la sensation d’éclatement se distinguaient nettement. Le pire, c’est que ce n’était pas désagréable. C’était même presque extatique. Je trouvais amusante l’idée de pouvoir ramasser les os de ma colonne vertébrale en miettes, vérifier qu’ils étaient chauds, sentir leur odeur, les regarder en transparence à travers la lumière.

    Encore un peu. Quand la poulie aurait progressé de quelques centimètres, tout ce qui arrimait mon corps se détacherait. Encore un peu. Un tout petit peu. Je serrais fort les paupières en attendant cet instant-là.

    Mais au moment limite où je ne pouvais plus le supporter, la poulie se mettait à tourner dans l’autre sens. Les ferrures se relâchaient, le grincement s’arrêtait. Et cela se répétait pendant vingt minutes.

    Quand on m’enlevait la couverture, je promenais mon regard sur mon corps. Mes bras, mes jambes, mes reins et mon dos étaient solidement arrimés. Rien n’était relâché, rien n’était dispersé. C’était comme si j’étais enfermée de telle sorte que je ne puisse pas m’enfuir. Et je devenais un peu triste.

    — Yōko Ogawa, la Petite Pièce hexagonale (trad. Rose-Marie Makino-Fayolle)

    1 août 2023
  • Le lac, avec ses barques illuminées et ses montagnes piquées de maisons où brûlaient encore des lampes, se déployait dans la nuit comme une immense carte postale à prétentions artistiques. Il sortit sur le balcon et regarda.

    Il comprit bien que ce n’était qu’un coin du monde. Derrière ces montagnes, il y avait d’autres plaines, d’autres pays, d’autres chambres, d’autres hommes hésitant au bord du lit où une femme va se donner pour la première fois ; d’autres qui s’accoudent à une fenêtre, ayant enfin pris sur eux de s’arracher à leur chair, et comprennent tout à coup que le bonheur n’est pas au fond d’un corps. Il se sentait une étrange fraternité pour ces hommes, accoudés à ce même moment à des fenêtres ouvertes sur la nuit, comme au rebord d’un promontoire d’où l’on ne peut pas se lancer. Car on ne navigue pas sur la nuit. Les hommes et les femmes vont et viennent, dans un espace qu’ils ont créé, encadré de leurs maisons et de leurs meubles, et qui n’a plus rien de commun avec ce qu’était l’univers. Leur espace, ils le transportent avec eux, où qu’ils aillent, et, parce qu’il plaisait à des gens, ce soir-là, de voguer sur le lac dans des barques illuminées, le Léman semblait n’être que le promontoire de couples. Et cependant il existait. Il existait par lui-même, indifférent à tous les rapports qu’on découvre entre lui et l’homme, et Georges comprenait, avec une émotion qui le menait au bord des larmes, que la beauté de ce paysage galvaudé consistait précisément à résister à toutes les interprétations qu’en donne ce qui passe, à se contenter d’être et, quelque effort qu’on fît pour l’atteindre, à demeurer ailleurs.

    Était-il possible que, depuis si longtemps qu’ils y pensent, les hommes n’eussent pas compris que la beauté est incommunicable, et que les êtres, pas plus que les choses, ne se pénètrent pas ? Ils voguaient, sur ce lac assez clément pour être calme, dans ces barques illuminées qui gâtent la nuit, et ils se vantaient d’être heureux. Ils ne souffraient pas de l’idée que ce lac, fermé de toutes parts, n’offre aucune issue vers ailleurs ; ils seraient satisfaits de tourner éternellement au pied de ces montagnes qui leur cachent quelque chose. Pas un n’essayait de se glisser par l’étroite fissure du Rhône, qui n’était à cette heure qu’une coulée plus liquide de nuit. On leur avait dit, une fois pour toutes, que le Rhône n’était pas navigable ; même s’il l’était, ils n’en auraient pas eu peur. Ces gens savaient que les fleuves, comme les routes, ne conduisent jamais qu’à des endroits prévus, repérés sur les cartes, et dont chacun n’est que la continuation d’un autre. Ils n’éprouvaient ni l’effroi ni le désir de se trouver ailleurs, et peut-être il n’existe pas d’ailleurs, comme il n’existe pas d’issue. Il n’y a que des hommes et des femmes qui tournent dans un cirque infranchissable, sur un lac dont ils n’effleurent que la surface, et sous un ciel qui leur est fermé.

    Georges se souvint d’avoir lu, dans un traité de géologie, dont pendant un instant il chercha douloureusement le nom, que cette gorge de montagne, où s’amassaient depuis des siècles les alluvions des torrents et du fleuve, serait un jour comblée jusqu’à n’être qu’une plaine, et l’idée que cette beauté était périssable le consola de n’être qu’un vivant.

    — Marguerite Yourcenar, le Premier Soir

    30 juillet 2023
  • Aujourd’hui nous souffrons en silence, sans avoir le droit de l’avouer, et c’est cela qui est insupportable.

    — Jérôme Baccelli, Aujourd’hui l’abîme

    25 juillet 2023
  • À l’intérieur se trouvait un nombre considérable de piles, tantôt ordinaires, tantôt rechargeables, attachées deux par deux par des élastiques dont dépassaient des Post-it manuscrits. J’en ai déplié quelques-uns avant de comprendre qu’il s’agissait, pour chaque couple, de la date de leur début de vie et de la date de leur mort. Tous étaient datés de l’année qui venait de s’écouler. Au revers d’un des couvercles, sur une feuille pliée en quatre, un tableau soigneusement tracé à la règle et au crayon à papier résumait les données. C’était une petite étude comparative, tout ce qu’il y a de plus sérieux, avec des dates, des prix, des couleurs de Stabilo plus vives pour les marques les plus performantes et, dans la case « remarques », au bout de chaque ligne, les différences entre la capacité déclarée sur l’emballage et la durée de vie réelle des batteries.

    J’ai été prise de vertige : voilà donc à quoi mon père, qui venait de mourir et à qui je parlais à haute voix sans même m’en apercevoir, avait entre autres occupé son esprit les derniers mois de sa vie. Certes, c’était plus élaboré que d’apprendre le Bottin ou de compter les voitures mais ça puait quand même un peu la réclusion et le désespoir. Quoique, au fond, je comprenais très bien pourquoi il avait fait ça. D’abord, j’imaginais qu’il devait vraiment être agacé d’avoir sans cesse à renouveler ces petits machins cylindriques hors de prix qui devaient le lâcher aux moments les moins opportuns, par exemple quand il était seul avec ses angoisses, à 22h30 devant une télé refusant d’obéir aux ordres faiblards d’une télécommande déchargée. Ensuite, cet ultime effort de discipline comptable avait une utilité : il était complémentaire des mots croisés et autres opérations mentales censées garder les synapses souples et les idées claires. Ça avait toujours été important pour lui, comme ça l’était pour moi, d’entretenir cette agilité qui faisait le sel de nos échanges et qui lui donnait toujours quelques minutes d’avance sur les autres. Mais surtout, en relisant les données, j’étais certaine que la dimension métaphorique de son geste ne lui avait pas échappé et que j’avais peut-être sous les yeux la forme qu’il avait trouvée pour exprimer le fait que désormais, le temps lui était compté et que tous les paris étaient bons à prendre. Alors, devant ce tableau fou et ces cercueils de piles épitaphés qui ressemblaient un peu à l’œuvre d’un dément, j’ai cru mourir d’amour et de mélancolie. Une dernière fois, je l’ai admiré pour son esprit original et si mal compris, pour l’élégante précision de ses idées, pour son entêtement insensé à ne s’être jamais autorisé que ça alors qu’il avait tant d’ampleur et pour m’avoir appris à être sensible à la poésie que dégagent les choses modestes.

    — Anne Pauly, Avant que j’oublie

    19 juillet 2023
  • Comment parvenaient-ils à inspirer un tel respect, ces professeurs d’anglais ? Comparés à ceux qui enseignaient la physique ou la biologie, que connaissaient-ils réellement du monde ? A mes yeux, et pas seulement aux miens, ils semblaient connaître exactement ce qui méritait le plus d’être connu. À la différence de nos professeurs de mathématiques ou de sciences qui se limitaient modestement à leur matière, ils cherchaient l’universalité. Bien qu’adeptes de l’analyse, ils n’auraient jamais laissé un poème ou un roman en lambeaux, telle une grenouille disséquée puant le formol. Ils les auraient recousus d’histoire et de psychologie, de philosophie, de religion et même, parfois, de science. Sans nourrir votre désir supposé de vous identifier au héros d’un roman, ils parvenaient à vous donner le sentiment que ce qui comptait pour l’écrivain n’était pas sans conséquences, aussi, pour vous.

    — Tobias Wolff, Portrait de classe (trad. Elisabeth Peellaert)

    16 juillet 2023
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