Renaud Jean

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  • Le véritable lieu de naissance est celui où l’on a porté pour la première fois un coup d’œil intelligent sur soi-même : mes premières patries ont été les livres.

    *

    Au fond, il n’y a pas de passé, les problèmes et le drame de la condition humaine restent toujours. Le problème de base reste toujours le même.

    *

    Il faut être clair. L’écrivain qui ajoute des obscurités à la vie, qui Dieu merci est déjà assez obscure, en créant une obscurité de mots pour faire beau, pour faire intéressant, est tout à fait en dehors de sa vocation d’écrivain. Quand on écrit, c’est pour être compris.

    — Marguerite Yourcenar

    18 Décembre 2022
  • Déjà s’insinuait en lui la peur sournoise de cette vocation de clochard qui l’avait sollicité autrefois, aux mauvais jours, quand ses habitudes sociales ne l’obligeaient plus, et qu’il était tenté par le repos d’une condition animale, au ras de la mort et au bas de l’échelle, là où il n’y a plus à descendre. (p. 46)

    *

    Affaissé sur sa rondelle de bois, Aberdame, le regard fixe, sentait les larmes lui monter aux yeux. D’autres pensées, qui lui étaient jadis familières, se pressaient maintenant dans sa tête. Tandis qu’il essuyait les verres de son lorgnon, il rêva d’une infirmité qui l’eût allégé du fardeau de ses responsabilités et du remords de son impuissance. Il était aveugle, on le plaignait d’être pauvre et infirme (et si courageux aussi). Puis il rêva qu’il voyait mourir sa femme et ses trois enfants ; on le plaignait encore, il avait un chagrin cruel, il était inconsolable ; mais son renvoi n’avait plus d’importance, il devenait libre de s’abandonner. Tout un bagage de misère, qu’il s’étonnait d’avoir pu tenir à l’écart aussi longtemps, lui revenait à l’esprit. Dans les circonstances difficiles, son imagination ne lui proposait jamais une revanche ou quelque fortune bâtie sur un coup de dés, mais toujours la chute qui le dispensait de lutter.

    Aberdame était assis depuis près de dix minutes, et ses rêveries l’avaient amené insensiblement à la vision d’une solitude sordide, dont il se sentait comblé. Engourdi sur le siège, il lui semblait être très loin du monde, et abrité de la société pour toujours. Son rêve de solitude se confondait avec la réalité présente, et il lui plaisait de croire qu’il était dégagé, vis-à-vis d’autrui, de toute espèce d’obligation. L’idée qu’il était renvoyé ne l’atteignait même plus. Il se sentait si bien oublié qu’il jouissait de sa lassitude et de sa faiblesse. Sa rêverie s’appauvrissait, jouait sur des thèmes de plus en plus ténus, et il appelait l’instant où, le cerveau vide de toute préoccupation, il serait délivré de l’habitude de penser et deviendrait un être libre. (p. 48-49)

    *

    Dans l’ombre d’un porche, Aberdame remarqua un être avachi, pelotonné en un tas noir ; l’homme avait les yeux ouverts et son regard et son visage paraissaient absents ; il était si enfoncé dans la misère, il s’appartenait si complètement que l’idée de mendier, même une parole, ne pouvait lui venir. Aberdame sentit une petite peur voluptueuse lui courir sur la peau, et il poursuivit son chemin, en songeant à cet étrange regard qui ne redoutait plus de surprises. (p. 54)

    — Marcel Aymé, « Je suis renvoyé », Derrière chez Martin

    18 Décembre 2022
  • LE LIÈVRE ET LES GRENOUILLES

          Un Lièvre en son gîte songeoit
    (Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
    Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeoit :
    Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
          « Les gens de naturel peureux
          Sont, disoit-il, bien malheureux.
    Ils ne sauroient manger morceau qui leur profite ;
    Jamais un plaisir pur ; toujours assauts divers.
    Voilà comme je vis : cette crainte maudite
    M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
    Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
          Et la peur se corrige-t-elle ?
          Je crois même qu’en bonne foi
          Les hommes ont peur comme moi ».
          Ainsi raisonnoit notre Lièvre
          Et cependant faisoit le guet.
          Il était douteux, inquiet :
    Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnoit la fièvre.
          Le mélancolique animal,
          En rêvant à cette matière,
    Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
          Pour s’enfuir devers sa tanière.
    Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
    Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes ;
    Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
          « Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
          Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
    Effraie aussi les gens ! je mets l’alarme au camp !
          Et d’où me vient cette vaillance ?
    Comment ? des animaux qui tremblent devant moi !
          Je suis donc un foudre de guerre !
    Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
    Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi ».

    — Jean de La Fontaine, Fables

    15 Décembre 2022
  • Tout un voyage est resté en nous
    et notre rêve dérive
    vers le reste du monde

    — Marie Uguay, l’Outre-vie

    5 Décembre 2022
  • Les appartements vides sont une reproduction exacte de l’idée que je me fais de la mort.

    — Gilles Archambault, Doux dément

    30 novembre 2022
  • Cet après-midi, j’ai failli perdre l’équilibre en me levant trop brusquement après ma sieste. Heureusement, j’ai pu m’agripper à la bibliothèque dans laquelle je range mes Pléiades, que pour la plupart j’ai à peine feuilletées. Qu’est-ce qui m’arriverait si je m’évanouissais ? Il faudrait que je puisse réclamer de l’aide. Je devrais faire l’acquisition d’un iPhone ou d’un appareil sans fil, mais je ne m’y résous pas. Adrian me rappelait la semaine dernière qu’il y a aussi la solution de ces bracelets électroniques qui vous relient au monde extérieur.

    — Gilles Archambault, Doux dément

    30 novembre 2022
  • Je ne pense sans doute pas comme il faut, mais chez moi les mots et les idées ne se présentent jamais séparément ; je n’ai jamais, avant d’écrire, une idée, même floue, même incomplète, de ce que je m’apprête à dire. L’idée apparaît après, une fois que les mots l’ont incarnée. Pour être tout à fait exacte, elle naît probablement en même temps que les mots qui la nomment et sans lesquels elle ne prendrait jamais corps, mais je n’ai pas réellement conscience de participer ni même d’assister à cette naissance, je ne peux que la constater a posteriori, parfois avec une légère surprise, comme si cette idée avait été énoncée par quelqu’un d’autre. Il n’y a pas d’abord une abstraction que le langage viendrait rendre visible ou intelligible ; c’est le langage même qui pense.

    — Dominique Fortier, Quand viendra l’aube

    12 novembre 2022
  • 10 novembre 2022
  • I have learned that looking at an upland plover or sandhill crane is more interesting than reading the best book review I’ve ever received. I’ve learned that I can maintain my sense of the sacredness of existence only by understanding my own limitations and losing my self-importance. I’ve learned you can’t comprehend another culture unless you can stop your moment-by-moment mental defense of your own. As the Sioux used to say, “Take courage, the earth is all that lasts.”

    — Jim Harrison, Off to the Side. A Memoir

    9 novembre 2022
  • Pour moi une chambre, à une certaine époque, c’était tout dire. Une chambre pour moi seul.

    Oui, ce devait être cela. Une chambre, c’était être à l’abri. Être préservé. Être à l’écart. Séparé des autres, des gêneurs. Rentré en soi. C’était le secret, le retour au recueillement, la vie individuelle, le ravitaillement psychique, le lieu qui rend possible l’introspection, la séparation d’avec le bruit de la ville, et d’avec le bruissement de la nature (excessive elle aussi), c’était le refuge, le refus et tout ce grâce à quoi l’enfant prodigue ne reviendra jamais au foyer. (p. 46)

    *

    Dans une perspective différente, la chambre montre le manque de partage. Elle est même là pour attirer l’attention sur ce manque, prétendra quelqu’un. Voire. Disons plus simplement qu’elle est en rapport avec le manque de partage, avec la méfiance envers les autres et le souci de préservation personnelle. Son image est présente chez un homme qui sent mieux le retiré, le secret, la retraite, les lieux d’étude, la méditation, un homme pour qui le mot « seul » est plus parlant que le mot « mutuel » et bien, bien plus que le mot « familial », et à qui le remaniement intérieur dit quelque chose, et les ambitions extérieures peu de choses. Cela s’applique à quelqu’un de pas spécialement tourné vers la communication directe, qui, dès qu’il est sorti un peu, a besoin de se reprendre, de se ressaisir, à l’écart de toute compagnie même la meilleure, surtout de se trouver hors des lieux ouverts, des réunions, des manifestations de groupe. (p. 47)

    — Henri Michaux, Façons d’endormi, façons d’éveillé

    2 novembre 2022
  • TU VERRAS, TU SERAS BIEN

    J’aurais bien voulu te prendre
    Avec nous comme autrefois
    Mais Suzy m’a fait comprendre
    Qu’on est un peu à l’étroit
    Il faut être raisonnable
    Tu ne peux plus vivre ainsi
    Seule si tu tombais malade
    On se ferait trop de souci

    Tu verras, tu seras bien

    On va trier tes affaires
    Les photos auxquelles tu tiens
    Celles de papa militaire
    Des enfants et des cousins
    C’est drôle qu’une vie entière
    Puisse tenir dans la main
    Avec d’autres pensionnaires
    Vous en parlerez sans fin

    Tu verras, tu seras bien

    Oui je vois le chat s’agite
    On ne trompe pas son instinct
    Mais il oubliera très vite
    Dès qu’il sera chez les voisins
    Tu n’auras plus de courses à faire
    De ménage quotidien
    Plus de feu en plein hiver
    Te n’auras plus souci de rien

    Tu verras, tu seras bien

    Ton serin chante à tue-tête
    Allons maman calme-toi
    Oui le directeur accepte
    Que tu le prennes avec toi
    Il y a la télé dans ta chambre
    En bas il y a un beau jardin
    Avec des roses en décembre
    Qui fleurissent comme en juin

    Tu verras, tu seras bien

    Et puis quand viendra dimanche
    On ira faire un festin
    Je me pendrai à ta manche
    Comme quand j’étais gamin
    Tu verras pour les vacances
    Tous les deux on sortira
    Là où l’on chante où l’on danse
    On ira où tu voudras

    Tu verras, tu seras bien

    — Jean Ferrat, Ferrat 80

    1 novembre 2022
  • 31 octobre 2022
  • En septembre 1997, j’étais au chômage, et donc je me dis : « J’ai un an ». J’ai passé le Capes d’arts plastiques, que j’ai brillamment raté, et, l’année d’après, il ne me restait vraiment plus qu’une année de chômage. Je me dis : « Là… » Je me suis posé vraiment la question de ce rapport au roman. Et de me dire : « Je m’en fous, je ne fais que ça. Pendant un an, je ne fais que ça. » Et, pendant un an, j’ai dû écrire trois livres. De septembre 1997 à septembre 1998. Je me suis dit : « Si, en septembre 1998, je n’ai rien, je ne touche plus jamais un livre de ma vie ». Pas seulement en tant qu’auteur, mais aussi en tant que lecteur. Il fallait que ça passe ou que ça casse. J’ai écrit un premier roman, un deuxième. On est arrivé en juin, et j’avais fait deux textes qui n’étaient vraiment pas bien, qui étaient ratés, quoi. Et, juin, je me disais par rapport à septembre, je me disais… Il y a vraiment un moment… J’ai eu une espèce de libération, en me disant que je ne serais jamais écrivain et que ce n’était pas grave, en fait. Je l’ai vécu comme une libération. Alors, pour fêter ça, j’ai ouvert mon ordinateur et j’ai commencé les cinq premières pages de Loin d’eux. Et je ne savais pas du tout ce que c’était. L’objet est arrivé comme ça, c’est un des livres que j’ai peut-être le moins travaillés – mais c’est vrai, hein ! –, qui est venu comme ça, comme s’il y avait eu une sorte d’exaspération ou comme un ressort, qui a été tendu pendant quinze ans, qui d’un seul coup m’a pété à la gueule. J’ai compris à ce moment-là – mais vraiment comme une espèce de libération – que mon problème était que je me refusais à aimer mes personnages. Ton problème : tu veux toujours faire le romancier, c’est-à-dire faire le malin avec les choses et essayer de croire que tu peux dominer quelque chose. Il faut juste accueillir, accueillir aussi ce que parfois on a du mal à accepter pour soi. Oui, le livre, il est venu un peu comme ça. Et c’est vrai que, les quatre premières pages, je ne savais même pas de quoi ça parlait. Non, mais, vraiment ! Et, au fur et à mesure, ça s’est construit parce qu’un livre, il ne vous fait pas le cadeau de venir tout seul, c’est-à-dire que ça se fait heureusement dans une durée. Le livre, je l’ai terminé début septembre 1998 et je l’ai envoyé tout de suite, et ça s’est bien passé. Je n’étais même pas sur un petit nuage, je n’étais pas heureux : j’étais soulagé, c’était une espèce de soulagement. […] C’est un livre dont je sentais, en l’écrivant, qu’il venait de très loin.

    — Laurent Mauvignier

    30 octobre 2022
  • Ce n’est pas toujours aussi triste qu’on le pense de l’extérieur. Il y a des relations, de l’humour, de l’attention. J’entends beaucoup de phrases lucides, exprimées même par les personnes vivant d’importantes pertes cognitives. Les vieux gagnent en authenticité, en dérision. Je ris souvent. Et puis, peut-être faut-il cesser de lutter contre la tristesse de l’âme des personnes âgées qui sentent leur fin approcher. D’ailleurs, qui n’est jamais triste ou nostalgique ?

    « Comment ça va aujourd’hui, Madame M. ?

    – Oh… ça allait mieux il y a 30 ans ! »

    « Et vous, Madame B., est-ce que vous aimez lire ? » Silence. Je répète ma question, croyant qu’elle ne m’a pas entendue. « Je vous répondrai quand ça me tentera ! », rétorque-t-elle. Il lui reste encore ce pouvoir, celui de parler ou de se taire quand bon lui semble.

    « C’est beau de vous voir manger avec appétit », avais-je dit un jour à G., mon amie de 103 ans, atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle a levé les yeux et en fixant le mur, elle a répondu : « Oui, c’est rassurant, je suppose. » Un éclair de lucidité, dans tout ce chaos.

    La conversation est un besoin, même quand on a perdu ses capacités cognitives. Une autre langue se pratique. Je parle à Madame L. d’un tableau accroché au mur de sa chambre. « J’aime beaucoup celui-là, en bas », dit-elle. Or, il n’y a pas de tableau, plus bas. Elle pointe du doigt une couverture rose fleurie, déposée en tas sur une chaise. Nous échangeons elle et moi sur les couleurs, les formes, les qualités de ce « tableau ». C’était une conversation agréable, réaliste à ses yeux et… si poétique aux miens.

    Mon bénévolat a un effet sur mon entourage. Je suis plus patiente avec les personnes âgées que je croise dans le bus, à la pharmacie, à l’épicerie. Qu’est-ce que ça me coûte d’offrir des mots, un coup de main, quelques minutes de ma vie ? Quel luxe que celui de ne plus être pressée ! Je pratique la lenteur. Des discussions s’engagent avec mes amies sur notre vieillissement inéluctable, ce parcours aux étapes incertaines qui peut s’étirer, aujourd’hui, sur une trentaine d’années. C’est une longue période que le mot perte ne peut résumer à lui seul. Il y aura inévitablement des occasions de s’étonner, d’apprendre, de vivre des expériences inédites avec le corps du moment.

    — Suzanne Laurin, « Devenir bénévole », À bâbord, numéro 84 (été 2020).

    29 octobre 2022
  • 27 octobre 2022
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