Renaud Jean

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  • Leur plus haute idée d’une bonne conduite était, dans son cas, de trouver un emploi. Ils ne savaient pas dire autre chose ; à cela se bornait leur catalogue d’idées. Trouver un emploi ! Se mettre au travail ! Misérables et stupides esclaves, songeait-il, tandis que sa sœur parlait. Comment s’étonner que le monde appartînt aux forts ? Les esclaves étaient obsédés par leur propre esclavage. Un travail ! C’était le veau d’or devant lequel ils se prosternaient et qu’ils adoraient.

    — Jack London, Martin Eden (trad. Philippe Jaworski)

    2 Décembre 2024
  • 24 novembre 2024
  • Cependant, inlassable résonnait à ses oreilles : trente-huit ans ! Encore quelques années et elle serait une vieille femme, alors ce serait trop tard pour vivre quelque chose de joli ; puis viendrait le temps d’attendre la mort, d’avoir peur de mourir comme sa belle-mère. Oui, la mort ! Toute une vie stérile et pour finir, la mort ! Elle enfonça son visage dans ses oreillers, elle avait peur et se força à penser à autre chose. Non, une vie humaine ne pouvait pas être si triste ; certainement elle vivrait quelque chose de grand. Là-dessus, elle s’endormit.

    — Eduard von Keyserling, Escalier trois (trad. Jacqueline Chambon)

    17 novembre 2024
  • Lothar soupira. […] Pour l’heure il avait envie de rapports simples avec autrui, de rapports qui puissent s’exprimer dans une poignée de main et qui cependant sont aussi profonds que tous les discours.

    — Eduard von Keyserling, Escalier trois (trad. Jacqueline Chambon)

    17 novembre 2024
  • Au centre du ravin, sous la crête, les pelleteuses, les camions de huit tonnes comblaient ensuite avec le matériau qu’ils transportaient le lit de la route ainsi creusée, tandis qu’au-delà d’autres machines le faisaient progresser. Creuser puis combler, creuser puis combler. Pendant tout l’après-midi le travail se poursuivit. L’objectif visé était une autoroute moderne à grande vitesse, avec des pentes toutes inférieures à huit pour cent, pour le plus grand bénéfice des transporteurs routiers. Tel était au moins le but immédiat. L’idéal était plus lointain : le rêve des ingénieurs est une sphère parfaite. Une planète Terre aux irrégularités tout effacées, des autoroutes simplement peintes sur une surface lisse comme du verre.

    — Edward Abbey, le Gang de la clef à molette (trad. Pierre Guillaumin)

    9 novembre 2024
  • Il avait envie de pleurer, il avait besoin de pleurer, mais les larmes ne venaient pas, et seulement de courts sanglots qui crevaient mal, et n’apportaient aucun soulagement. Les mains dans ses poches et la tête basse, Denis rentra chez lui, traînant les pieds, le long des murs. Il comprenait tout à coup que sa vie n’était même pas cruelle, ni pénible, mais tout simplement ennuyeuse. Il était inerte et indifférent, comme un homme à qui on a commandé un travail non pas difficile mais vraiment impossible ; alors, il sait qu’il ne le fera pas, il n’essaie même plus, il attend ; il n’a même plus de regret, ni d’inquiétude. Il marche le long des maisons parce qu’il est debout ; mais c’est exactement comme s’il était assis au bord du trottoir, indifférent et désolé.

    — Pierre Bost, Porte-Malheur

    30 octobre 2024
  • Si je voulais résumer en 1 formule le rôle que la Littérature a joué dans ma vie, je dirais que mes lectures ont été plus déterminantes que mes expériences.

    — Thomas Clerc, Intérieur

    27 octobre 2024
  • Quand une histoire s’impose à vous avec autant d’évidence, ses développements affluent librement, à leur rythme et avec leur logique propre. C’est dans cet espoir qu’on écrit, que le sens, la logique, l’image et le symbole se fondent organiquement. On sent alors avec certitude qu’on est dans le vrai, ce qu’aucune planification ne peut jamais donner. Aux autres de juger de la valeur des divers symboles et images représentés. Aux autres aussi d’avoir leur idée sur l’ordre dans lequel ils sont apparus.

    — Richard Wright, Souvenirs de ma grand-mère (trad. Nathalie Azoulai)

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    19 octobre 2024
  • Il se trouvait dans une loge, dans la section des places réservées d’une salle de cinéma. [… ] Ces gens se riaient de leurs vies, de ces ombres mouvantes qui n’étaient que leurs doubles. Pourquoi ne se levaient-ils pas pour sortir au grand jour et accomplir les actes de la vraie vie ?

    — Richard Wright, l’Homme qui vivait sous terre (trad. Nathalie Azoulai)

    19 octobre 2024
  • Musée du Monastère des Augustines
    17 octobre 2024
  • Dans un long voyage en mer, le spectacle de l’infini bleu épuise un jour ou l’autre le marin, et le livre à une soif brutale de divertissements, si futiles soient-ils, d’échappatoires à la métaphysique, à cette oppressante profondeur et à ce vide manifeste de Dieu. On Le préfère alors dans les poissons et dans les oiseaux, dans les écailles et dans les plumes, dans les bonds et dans les pépiements – plutôt que dans Son inlassable répétition de vaguelettes et de platitude, plutôt que dans les deux effroyables rectangles bleus de la mer et du ciel en plein océan, par un énième matin désespérément calme. La nuit, les étoiles semblent dire quelque chose, mais la mer compacte, homogène, rendrait fou même Spinoza. Enfin, cette ennuyeuse punition cède toujours la place à quelque tempête, à quelques heures d’urgence, d’incertitude et de fragilité criantes qui font alors regretter les heures mornes.

    — Nicolas Cavaillès, Vie de Monsieur Leguat

    12 octobre 2024
  • Je me disais que la raison, en nous dissuadant de commettre des gestes fous, pouvait nous gâcher la vie, la rendre terne, plate et médiocre […].

    Je réalisais aussi que la vie a peu à voir avec tous ces films aux intrigues bien ficelées, car elle est surtout faite d’occasions ratées. Les êtres humains sont de piètres acteurs jouant dans des films mal scénarisés, et le pire, dans tout ça, c’était que les occasions ratées ne nous lâchent plus ensuite, elles nous hantent et nous harcèlent parce que nous passons notre vie à les réécrire comme elles auraient dû se dérouler […].

    — Alain Roy, Je vais visiter Amy

    9 octobre 2024
  • Le métier d’écrivain consiste à entretenir un feu qui ne demande qu’à s’éteindre. Un feu dans la neige. Il faudrait prévenir, mettre un panneau. Cela exige une grande volonté. Achever un texte ne veut pas dire être publié, être publié ne veut pas dire être lu, être lu ne veut pas dire être aimé, être aimé ne veut pas dire avoir du succès, avoir du succès n’augure aucune fortune.

    — Franck Courtès, À pied d’œuvre

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    7 octobre 2024
  • Un à un, des êtres venaient s’asseoir près de moi ; nous parlions à voix basse ; puis ils se levaient pour se dévêtir et s’étendre sur le divan : alors je palpais leur nudité, j’écoutais leur souffle et les pulsations de leur cœur. Pendant qu’ils s’habillaient, je retournais à mon fauteuil pour écrire quelques lignes. Ils me donnaient un peu d’argent, me serraient la main et s’en allaient. Tant bien que mal, pour chacun d’eux j’avais déchiffré une énigme et inscrit ma réponse sur la feuille qu’ils pliaient en quatre et emportaient sans la regarder.

    La pièce voisine bondée – toux d’automne, ventres douloureux, foies vindicatifs – remuait vaguement, murmurait, déplaçait des chaises ; je l’entendais vivre à travers une mince cloison derrière laquelle attendaient une dizaine de personnes lisant ces revues de voyage et de gastronomie que les fabricants de remèdes distribuent gratuitement aux médecins. La salle d’attente d’un docteur bruit comme une cage d’oiseaux ; elle emprisonne des rêves, des angoisses et parfois de singulières odeurs.

    Assis à mon bureau, sagement, comme un écolier à son pupitre, j’étais au centre de la pensée de tous ceux qui attendaient, me regardaient, m’écoutaient et s’en allaient. Depuis des années, cela se renouvelait tous les jours ; cela continuerait encore jusqu’au désastre personnel autour duquel peureusement mon imagination tournait parfois. Mais ce jour-là – le jour où commença cette histoire – une pensée, un souvenir insolites troublaient la quiétude monotone de l’univers limité et raisonnable où j’avais choisi de vivre. […]

    Je suis médecin, et les médecins sont des gens pressés qui comptent leur temps et leur argent. Ils glissent dans un monde auquel ils ne participent qu’à demi ; un mur les sépare de la vie qu’ils surveillent. Pour eux, tous les êtres s’agitent en un coma permanent et, parce qu’ils la connaissent, ils se tiennent à l’écart de l’universelle agonie. Leur expérience est le résidu de souffrances aiguës ou monotones. Dès l’aube, ils lèvent le drap du dernier mort de la nuit, puis errent parmi des formes qui se plaignent, qui pleurent, qui simulent. Après des années, ces témoins permanents du passage et de la fluidité de la vie devraient aboutir au plus rigoureux désespoir. Mais le vieil inconscient humain les avilit ou les protège de trop de lucidité et ces spectateurs de toutes les angoisses ne sont pour la plupart que de petits épargnants. […]

    J’étais un petit docteur attaché à une banlieue triste. Je savais un peu de médecine : la digitale ranime les cœurs, la morphine endort les douleurs vives, la pénicilline modère les fièvres. Quand je devinais un cancer, un peu attristé je disais : « Vous entrerez à l’hôpital. » Contre la toux et les rhumes je formulais des potions délicieuses. Mais au-delà d’une vie calme subsistait un regret qui, certains jours, ressemblait à un remords. Jadis il y avait eu pour moi un départ émouvant de France, et une période de pérégrinations, puis un retour à partir duquel mon existence avait changé. Les mers et les îles n’avaient pas voulu de moi. Fixé dans ma ville, j’étais devenu le médecin d’un quartier malheureux ; j’avais accepté ce destin et un horizon de hautes maisons misérables. Des infiniment pauvres, des intouchables puis des ouvriers, des employés chétifs avaient frappé à ma porte : je les avais soignés comme, là-bas, j’eusse soigné les lépreux. Tout le jour, ils venaient s’étendre sur mon divan brûlé par leur fièvre, verni par la sueur de leurs angoisses. Le soir, un cartable sous le bras comme les policiers, j’escaladais les exténuants escaliers de la misère : ces spirales semblent mener au ciel et finissent au corridor noir de l’enfer prolétarien. Je pensais que ces gens m’aimaient et comme quelque chose persistait en moi de cette bonté naïve de l’enfance, cela m’avait longtemps suffi. Un jour, des boutiquiers, des bouchers, des coiffeurs, des marchands de primeurs m’honorèrent de leur confiance. Un filet d’argent coula de la maladie et de la mort. Au temps de cette histoire, ma réputation s’étendait hors du faubourg ; des individus riches sonnaient craintivement à ma porte et entraient, gênés comme dans un mauvais lieu. Parmi ces travaux et ces délices, l’amour de la mer, le souvenir de la Polynésie ne pouvaient survivre. Après bien des années, le lent travail de la vie, cet effritement invisible et ininterrompu, avait fini par m’en détacher. J’avais ressenti l’oubli, ce mal, en un temps où je ne pouvais rien pour en arrêter les ravages. Alors, j’avais renié la Polynésie, ces îles éparpillées, grains égaux sur la carte d’un atlas, où mon enfance avait placé tout l’espoir de la vie et que, plus tard, j’avais vues sortir de la mer. Un jour, je reconnus qu’il était possible de vivre loin d’elles ; un sentiment avait fondu sans bruit. Mais parfois il me fut dur d’évoquer ce que j’avais tant aimé et dont il ne restait rien, hormis un vague regret. Et cela dura jusqu’au jour où une lettre, arrivée par miracle, m’apprit la survivance de Palabaud, l’homme des mers du Sud.

    — Jean Reverzy, le Passage

    1 octobre 2024
  • Surtout ne rien toucher. Les concrétions vivent. Je dois retenir Véra. Je suis marquée par l’injonction de mon père. Il dit que le sébum humain empêche l’eau de s’accrocher pour faire grandir la pierre. Quelque chose me terrifie dans l’idée qu’en touchant, je puisse tuer une structure minérale vieille de plusieurs centaines de milliers d’années. Je suis également fascinée de me dire que ces formations proviennent de l’eau, tout comme chaque cellule de mon corps se compose d’eau et de minéraux, dans des proportions seulement différentes. (p. 57)

    *

    Il raconte que les concrétions sont nées de la jalousie de l’eau pour les montagnes, pointées vers le ciel, qui excitent les humains. Pour rivaliser avec elles, les gouttes les plus acharnées ont trouvé le moyen de leur ressembler, mais sous la terre, au prix de l’ombre et de l’immobilité. (p. 58)

    — Élisa Shua Dusapin, le Vieil Incendie

    21 septembre 2024
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