Renaud Jean

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  • Être, comme on le dit, dans ses pensées, c’est ne rien penser. Des flashes. Des bribes. Des linéaments. Promenant mes yeux autour de moi, j’observe que certains clients fixent droit devant eux leurs regards vides ; leur corps oscille, en avant, en arrière, leur visage est plissé par les pensées, mais que pensent-ils, à quoi pensent-ils, un euro pour leurs pensées, je ferais mieux de le garder pour moi car je n’obtiendrai que de la vacuité en échange. Observe-toi toi-même, fait une voix quelque part dans mon for intérieur. Absurde, il n’y a pas de voix dans les profondeurs de mon être ; suis-je une piscine ?

    — Jeroen Brouwers, le Client E. Busken (trad. Bertrand Abraham)

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    7 septembre 2024
  • Au cours des années précédentes, il s’était isolé de ses proches et souffrait de problèmes de santé mentale. Il se disait victime de harcèlement électromagnétique et était allé jusqu’à dormir avec un chaudron sur la tête pour bloquer les ondes transmettant des voix dans sa tête.

    — Radio-Canada

    4 septembre 2024
  • SENTENCE À VIE

    Je venais tout juste d’avoir dix-sept ans quand le juge du district Nord rendit son verdict et me condamna à une vie à faire des sentences. C’était il y a plus d’un demi-siècle, et depuis je vis seul dans une cellule au deuxième étage de la prison correctionnelle n° 7. Je dois admettre que la punition était rude, mais il faut reconnaître cela aux autorités que la porte de ma cellule n’a jamais été fermée à clé, et il ne fait que peu de doute à mes yeux que j’aurais pu m’en aller absolument n’importe quand. J’ai bien été tenté, mais pour des raisons que je n’ai pas vraiment pu comprendre, j’ai choisi de rester.

    Mon gardien, qui est un vieil homme à présent, au moins aussi vieux que moi si ce n’est plus, ne m’a jamais dit un mot. Durant cinquante ans et des poussières, il m’a livré mes repas trois fois par jour, et trois fois par jour durant les vingt premières années, il riait chaque fois qu’il entrait et me voyait tout voûté à ma table, travaillant mes phrases, mes sentences. Les vingt années suivantes, il portait la main à la bouche et ricanait. À présent il se contente de soupirer en secouant la tête.

    Il y avait jadis un autre prisonnier dans la cellule deux portes plus loin, un certain Bronson ou Brownson, et parfois nous nous parlions de la mauvaise nourriture et des couvertures si minces sur nos lits, mais Bronson ou Brownson ne m’a rien dit ces cinq ou six dernières années, ce qui signifie sans doute qu’il est mort. Ils l’ont sûrement emporté une nuit pendant que je dormais.

    À en juger par le silence qui règne dans le couloir ces jours-ci, je soupçonne que je suis le dernier dans l’aile d’isolement de la prison. Cela doit sembler triste, je suppose, mais ce n’est pas si terrible. Il faut de grands efforts pour faire une phrase, et de grands efforts requièrent une grande concentration, et puisqu’à une phrase doit inévitablement en succéder une autre pour construire une œuvre composée de phrases, une grande concentration est requise toute la journée, ce qui signifie que mes journées passent vite, comme si chaque heure marquée à l’horloge ne durait pas plus d’une minute. Après plus de cinquante ans de jours qui passent vite, j’ai le sentiment que ma vie a filé, ne laissant qu’une image floue. Je suis devenu vieux, mais parce que les jours ont passé si vite, la plus grande part de moi-même se sent encore jeune, et tant que je peux tenir un stylo en main et voir la phrase devant moi, je suppose que je vais poursuivre ma routine entamée le matin de mon arrivée ici. Et s’il venait enfin un moment où je ne puisse pas poursuivre, je n’aurai qu’à me lever et partir. Si je suis alors trop vieux pour marcher, je demanderai à mon gardien de m’aider. Je suis sûr qu’il sera heureux de me voir partir.

    — Paul Auster, Baumgartner (trad. Anne-Laure Tissut)

    28 août 2024
  • Qu’importe ce que je recherche à travers l’écriture, qu’importe, finalement, ce que les livres racontent, l’écriture est cet abri mental dans lequel je me réfugie pour résister au monde. Le livre, pendant que je l’écris, devient un sanctuaire, un lieu clos où je suis protégé des offenses du monde extérieur. C’est en moi qu’il se terre, c’est en moi que se trouve le livre que je suis en train d’écrire, voilé, inconnu, et c’est à moi d’aller à sa rencontre. J’émets cette hypothèse : j’écris pour mettre au jour quelque chose d’enfoui, pour délier en moi quelque chose de noué.

    — Jean-Philippe Toussaint, l’Échiquier

    22 août 2024
  • Pour l’essentiel, ce combat était un combat intérieur et j’avais tout intérêt à ne pas en parler avec les différents médecins et thérapeutes de la clinique. Quand on me demandait comment je me sentais, je pesais mes mots, sans exagérer mon angoisse ni chercher à les persuader que j’allais bien. Ne pas reconnaître sa maladie est le péché capital du patient en psychiatrie, le moyen le plus rapide d’intensifier le régime de contrôle. Je répondais par exemple : « mieux, aujourd’hui, je crois », dans l’espoir de leur accorder une petite victoire, de ne jamais remettre en question leur autorité, leur légitimité à émettre des jugements sur ce qu’il était raisonnable ou permis de sentir ou de croire. Et donc j’allais mieux. Le traitement, l’environnement apaisant, l’absence relative de tension – tout concourait à me redonner une impression de maîtrise. Ma véritable vision du monde, c’était une autre affaire. Je ne parlais pas du futur inhumain qu’Anton préparait, ni de l’impression que j’avais eue, avant même de le rencontrer, que nous nous précipitions tous vers le désastre. Je comprenais que j’avais réagi de façon inadaptée, que confronté à la terreur j’avais échoué, j’avais été défaillant. Mais rien dans mon traitement ne concernait ces questions. Mes médecins étaient essentiellement au service du statu quo. Leur travail reposait sur l’hypothèse que le monde est acceptable et que quiconque en juge autrement doit être amené à l’accepter, par la persuasion ou la chimie. Et si le monde n’est pas acceptable ? Et si la réaction raisonnable consiste à pousser un cri d’épouvante sans fin ?

    — Hari Kunzru, Red Pill (trad. Élisabeth Peellaert)

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    21 août 2024
  • 12 août 2024
  • Il était venu demander qu’on lui ouvre une porte. Mais le gardien de la porte était resté de l’autre côté, et il avait eu beau frapper, il n’avait même pas daigné montrer son visage. Il avait seulement entendu une voix lui dire :

    — Il ne sert à rien de frapper. Ouvre toi-même.

    Il s’était demandé comment faire jouer le verrou de cette porte. Il avait clairement réfléchi à trouver un procédé et une méthode pour cela. Mais il n’avait pu trouver la force nécessaire pour les mettre réellement en application. En conséquence, il se trouvait toujours exactement à la même place qu’avant d’avoir commencé à réfléchir à ce problème. Aussi incapable et sans force qu’avant, il était resté abandonné devant les battants clos de cette porte. Jusqu’ici, il avait vécu en s’en remettant à sa seule intelligence. Maintenant il constatait avec amertume que l’intelligence même était cause de sa chute. La simplicité et la naïveté d’un être borné qui n’aurait jamais éprouvé le besoin de choisir ou de délibérer lui parurent alors enviables. Le sommet de la perfection lui sembla être ces hommes et ces femmes emplis de foi qui, oublieux du savoir et sans velléité de réflexion, suivent le chemin de la sainteté. Quant à lui, le destin paraissait le condamner à piétiner longtemps devant cette porte fermée. Il n’y pouvait rien, mais il lui paraissait quand même contradictoire d’avoir pris la peine de marcher jusqu’à cette porte si elle devait rester à jamais infranchissable. Il regarda en arrière : il n’avait pas le courage de rebrousser chemin pour se retrouver au point de départ. Il regarda devant lui : les battants inébranlables de la porte lui cachaient à jamais l’immensité du paysage. Il n’était pas homme à franchir le passage, mais il n’était pas non plus homme à trouver le bonheur en restant seulement devant. Il était l’infortuné condamné à attendre la tombée du jour, recroquevillé au bas de la porte.

    — Natsume Sōseki, la Porte (trad. Corinne Atlan)

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    9 août 2024
  • Aux yeux du visiteur, nous avions soudain l’allure de bricoleurs plus ou moins endormis, certainement pas d’alertes cerveaux occupés à repousser les frontières de l’ignorance, mais il est un fait que le chercheur, pris dans le cadre de sa réflexion fondamentale, c’est-à-dire là où il ne sait encore rien, a plus ou moins l’air de somnoler. Je revois mes collègues affalés sur une chaise dans une posture dont l’indolence ne laissait rien soupçonner de leurs turbulences et remous intérieurs, fixant d’un œil vague un point de l’espace et se frottant beaucoup la figure. À l’époque, nous nous attelions à des questions qui n’intéressaient personne, dont j’ai pratiquement tout oublié, sinon le temps que nous consacrions à, jusqu’à preuve du contraire, tenir le probable pour faux. Nous passions tout ce temps à tenter de comprendre comment ça marche et la plupart du temps, au terme d’hypothèses cent fois hasardées et d’observations cent fois répétées, tout ce que nous parvenions à comprendre, c’est comment ça ne marchait pas. Mais ne pas comprendre signifiait néanmoins qu’il y avait là une possibilité de découverte, quoique la plupart du temps il n’y eût rien là où nous avions pensé qu’il y avait quelque chose, si bien qu’à force de nous heurter à ce rien, nous avions développé une modestie parfaitement en rapport avec notre absolue absence de notoriété. Le monde est absurde, c’était là j’imagine pour chacun de nous un fait entendu, et nous ne prétendions certainement pas justifier son absurdité, mais à l’évidence ses mécanismes s’accommodaient d’une logique, et si nous nous acharnions sur cette logique, ce n’était pas tant par vocation – personnellement je n’ai pas souvenir d’une quelconque vocation pour la science – que parce qu’elle nous sauvait au moins du sentiment de l’absurde. Néanmoins il s’agissait que ce monde progresse, quelque secrétaire d’État venait régulièrement nous rappeler que nous étions là pour faire avancer les choses, ouvrir des perspectives, générer le futur, etc. Je masquais ma réticence concernant ces notions telles que nous étions supposés les envisager et qui semaient la fébrilité dans d’autres laboratoires. Avancer vers quoi, vers quel futur supposé meilleur, qui déjà se profilait, numérisé, radarisé, satellisé, un monde de circuits imprimés, d’électronique embarquée et de déchets enfouis, de légumes lustrés, distributeurs de croquettes et désodorisants d’ambiance, de touches ok et de grille-pain parlants, le tout peuplé d’effets secondaires dont chacun aurait ensuite, ainsi que de ses nostalgies, à se débrouiller.

    — Véronique Bizot, Mon couronnement

    30 juillet 2024
  • Maintenant, la maison de Soukhodol est entièrement vide. Tous ceux dont il est fait mention dans cette chronique sont morts, tous les voisins, tous leurs contemporains. Et on pense parfois : au fond, ont-ils vraiment vécu dans ce monde ?

    Ce n’est que dans les cimetières que l’on sent qu’il en fut bien ainsi. On se sent même terriblement proche d’eux. Pour cela, il faut faire un effort, passer du temps, penser à cette tombe familiale – si seulement on la trouve. J’ai honte de le dire mais ne puis le cacher : nous ne connaissons pas les tombes de mon grand-père, ni celle de ma grand-mère, ni celle de Piotr Petrovitch. Nous savons seulement qu’elles se trouvent près de l’abside de la vieille église, dans le village de Tcherkizovo.[…]

    Sous quel monticule gisent les ossements de ma grand-mère, de mon grand-père ? Dieu le sait ! La seule chose dont tu sois sûr, c’est ici, quelque part, tout près. Assieds-toi et efforce-toi d’imaginer ces Khrouchtchev oubliés de tous. Et leur temps commencera à te paraître soit infiniment lointain, soit tout proche.

    — Ivan Bounine, Soukhodol (trad. Madeleine Lejeune)

    27 juillet 2024
  • Ni l’un ni l’autre, nous ne connûmes vraiment le bonheur par la suite. Je ne vis plus qu’en de très rares occasions, plutôt anodines, les signes de son tempérament délicieusement déraisonnable, de sa passion incontrôlable ; le mariage semblait la brider, la restreindre, réfréner son exubérance naturelle – en anticipation de la maternité. Et moi… ? Je m’installai tout bonnement dans la routine du mariage. Le vieux rêve d’abandonner l’enseignement et de peindre à temps plein était constamment reporté aux calendes grecques – non plus parce qu’il était jugé, comme Nelia et ses parents l’avaient fait, indigne et excessivement romantique mais parce que je ressentais désormais la nécessité de subvenir aux besoins de mon épouse, pas de fuir la réalité. Pourtant, jamais plus je n’eus l’impression d’être libre. J’avais pris une décision, mais sans aller jusqu’au bout de ma liberté. Je n’arrivai jamais « de l’autre côté » de quoi que c’eût pu être. Je ne pourrais jamais espérer mieux qu’un entre-deux. Ce qui était mieux que rien. Non ?

    — André Brink, la Porte bleue (trad. Bernard Turle)

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    23 juillet 2024
  • Nous voulons fuir, nous échapper, mais nous ne le pouvons plus. Ils nous ont (et nous nous sommes) condamné toute porte de sortie. D’un seul coup, nous nous rendons compte qu’ils nous ont (et que nous nous sommes) enfermés entre quatre murs. Alors il ne nous reste plus qu’à attendre d’en étouffer. Nous pensons alors souvent qu’il vaudrait sans doute mieux être sourd et aveugle, en plus des autres infirmités qui nous paralysent, car alors nous ne verrions plus l’inexorable fatalité de ce qui nous entoure, nous n’entendrions plus rien ; mais en cela aussi nous nous fourvoyons. Nous avons toujours voulu guérir, là où nous ne pouvions plus espérer une guérison devenue impossible. Nous avons toujours voulu nous échapper alors qu’il n’était plus question de le faire.

    — Thomas Bernhard, « Montaigne. Un récit », Goethe se mheurt (trad. Daniel Mirsky)

    16 juillet 2024
  • Nous avons examiné le corps humain minutieusement, selon une douzaine d’optiques différentes, à la recherche d’une âme. À la place, qu’avons-nous trouvé ? Les os d’un chien, les glandes d’un singe, quelques litres d’eau de mer, le système nerveux d’un rat, et un cerveau qui est en réalité un réseau de circuits électriques.

    — John Updike, Jour de fête à l’hospice (trad. Alain Delahaye)

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    14 juillet 2024
  • — Je suis enfermé dehors.

    Après trois ans de métier, Marc ne relevait plus les phrases toutes faites, et celle-là était la plus courante. Il se contentait de saisir son matériel et d’enfourcher son scooter pour voler au secours du client.

    Au tout début, il avait essayé de se représenter la scène. Enfermé dehors. Il avait imaginé un type prisonnier du monde extérieur, condamné à errer sans trouver le repos, rejeté par une humanité qui lui claquait la porte au nez. Y avait-il plus grand malheur que d’être enfermé dehors ?

    — Tonino Benacquista, le Serrurier volant

    7 juillet 2024
  • Marc s’était toujours contenté de ce qu’il avait et n’aspirait à rien de mieux que ce qu’il était déjà : un homme ordinaire. Très tôt, il s’était avoué son goût pour la tranquillité et avait laissé aux autres leurs rêves de démesure. Jour après jour, il sculptait sa vie avec la patience de l’artisan qui sait que dans les objets les plus simples on trouve aussi de la belle ouvrage.

    D’ailleurs, d’où venait cette dictature des passions, des destins exceptionnels ? Qui avait décrété qu’il fallait choisir entre l’exaltation et la mort lente ? Qui s’était pris à ce point pour Dieu en affirmant que Dieu vomissait les tièdes ? Derrière chaque ambitieux, Marc voyait un donneur de leçons qu’il laissait libre de courir après ses grandes espérances. Lui ne demandait qu’à passer entre les gouttes, et à se préserver de la frénésie de ses contemporains. Si le monde courait à sa perte, il refusait d’en être le témoin.

    — Tonino Benacquista, le Serrurier volant

    7 juillet 2024
  • J’étais rarement seul avec mon père, qui consacrait tout son temps au travail, ou à l’angoisse de ne pas en avoir. (p. 32, « Roman Berman, masseur »)

    J’étais un habitué des sous-sols. La banlieue n’offrant rien, je menais une vie souterraine. (p. 91, « Natasha »)

    Son déménagement n’avait en rien amélioré sa situation sociale. Chaque fois qu’il avait l’occasion de sortir de chez lui, il trouvait toujours dix raisons pour ne pas bouger. (p. 148, « Minyan »)

    J’aidai Herschel à déplacer une chaise de la cuisine. Il tint la chaise tandis que je dévissais l’ampoule et la changeais. Tu imagines, trois semaines qu’on n’a pas de lumière, dit Herschel. Si tu peux faire une chose, ça ne prend qu’un instant, mais si tu ne peux pas, ça reste comme ça pour toujours. (p. 151, « Minyan »)

    — David Bezmozgis, Natasha et autres histoires (trad. Philippe Aronson)

    5 juillet 2024
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