Renaud Jean

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  • Lorsque tu vas à l’aventure, laisse quelque trace de ton passage, qui te guidera au retour : une pierre posée sur une autre, des herbes couchées d’un coup de bâton. Mais si tu arrives à un endroit infranchissable ou dangereux, pense que la trace que tu as laissée pourrait égarer ceux qui viendraient à la suivre. Retourne donc sur tes pas et efface la trace de ton passage. Cela s’adresse à quiconque veut laisser dans ce monde des traces de son passage. Et même sans le vouloir, on laisse toujours des traces. Réponds de tes traces devant tes semblables.

    — René Daumal, « Esquisse d’un “Traité d’alpinisme analogique” », dans les Monts Analogues de René Daumal

    1 juillet 2024
  • Quand tout était calme et qu’il n’était pas dans une période d’ivrognerie, le vieux venait tout doucement s’asseoir près de son fils et n’arrêtait pas de lui poser des questions : d’où vient le monde, d’où vient la terre avec tous les animaux, et pourquoi ça s’est passé comme ça, et est-ce que tout ça finira, et s’il y aura quelque chose après, et ce que sera cette autre chose, et pour quelle raison il y a sur terre toutes ces tribulations et ces douleurs et ces passions, et pourquoi la mort vient et pourquoi les gens naissent, et pourquoi son cœur à lui devient tout sec ?…

    — Alexeï Rémizov, le Décafardiseur (trad. Anne-Marie Tatsis-Botton)

    30 juin 2024
  • Je réglai une semaine de loyer à l’avance et emménageai le soir même. Je verrouillai la porte. Je n’avais pas l’intention de m’enfermer dans ma chambre, je voulais enfermer le monde, m’en protéger. Alors, un autre monde, plus vaste, naquit à l’intérieur de moi, ici, entre quatre murs.

    — Nina Berberova, la Grande Ville

    24 juin 2024
  • Dans un livre, pourtant, j’ai découvert une théorie intéressante. Les êtres humains sont incapables d’échapper à des tendances personnelles déterminées, affirmait l’auteur, et c’est valable pour les mouvements physiques comme pour l’activité mentale. Les êtres humains construisent et renforcent leurs propres tendances mentales et comportementales au cours de leur vie sans même s’en rendre compte, et sauf extraordinaire ces tendances une fois installées ne s’effacent plus. Autrement dit, les gens vivent enfermés dans la prison de leurs tendances. Et le sommeil, poursuivait l’auteur, agit en régulateur de ces tendances ; il a pour but de les harmoniser pour éviter un déséquilibre, comme avec un talon de chaussure qui ne s’userait que d’un côté. Le sommeil est un régulateur thérapeutique. Au cours du sommeil, les muscles utilisés dans la journée se détendent naturellement, les circuits de pensées survoltés s’apaisent, la décharge énergétique est facilitée. Ainsi les gens se refroidissent – cool down – comme un moteur, et cela est programmé dans tout organisme humain, personne ne peut y échapper. Si jamais on s’écartait de ce schéma, disait l’auteur, les fondements même de l’existence seraient menacés.

    — Haruki Murakami, Sommeil (trad. Corinne Atlan)

    23 juin 2024
  • Faut-il faire ça, vraiment ? Acheter des maisons, les rénover, y vivre ? Il a quarante ans et il l’ignore. Il ne sait pas comment faire autrement. (p. 13)

    *

    J’ai le goût de bien m’installer dans la cave. (p. 15)

    *

    L’homme sera incapable, toujours et à jamais, de poser des tablettes. Tracer une ligne droite, il ne peut pas. (p. 17)

    *

    Il passe ses journées dans les mauvaises pièces. Quelques heures par jour à regarder le plancher de la cave, à respirer l’odeur humide du tabac dans la pièce vide du haut, à ne rien faire dans le bureau, à lire le dos des livres dans la bibliothèque. Faut-il accomplir quelque chose ? Réussir sa séparation ? Et à quoi le mesurerait-on ? (p. 23)

    *

    Ces scénarios de lui lisant dans la lumière du matin, un café à la main, ou travaillant à loisir dans le bureau ordonné, comment se les est-il construits ? Penser qu’il puisse vivre seul, comment cette idée a-t-elle bien pu s’installer ? (p. 33-34)

    *

    L’homme contient en lui les promesses d’un projet. Mais non, rien n’arrive à l’homme lorsqu’on le laisse tranquille. Ce n’est pas à quarante ans qu’il va entreprendre quelque chose de grand. (p. 71)

    *

    S’il pouvait donner un cours sur lui, il le ferait. (p. 82)

    *

    Le faisceau des réverbères reste immobile, mais on sent une sorte de mouvement, dans le vide au-dessus des rues, dans les cours désertes, entre les maisons qui n’en finissent plus d’être habitées par des gens qui ne sont pas soi. (p. 86-87)

    *

    L’homme imagine toutes les conspirations, toutes les adorations. Serait-il possible que ses voisins se réunissent pour parler de lui, qu’ils échangent des photos, copient des films que, plus tard, une fois seuls, ils écoutent en silence ? (p. 105)

    — Patrick Nicol, la Notaire

    19 juin 2024
  • On est le 30 septembre et dehors, il fait gris. Aujourd’hui des milliers, des dizaines de milliers de gens partiront, rendant leur dernier souffle, tandis que des enfants naissent, dodus. Et toutes ces bêtes, dans les villes, les plaines, les forêts, ces organismes fantastiques, saisis par millions en cet immense mouvement d’évolution, qui existent de façon indéniable. Et les cinq océans qui charrient plus d’un milliard de tonnes d’eau peuplées par la vie. Et les profondeurs géologiques çà et là qui remuent, sensiblement. Et les corps célestes qui se déplacent, le soleil qui succède à la lune – c’est, comme on dit, l’ordre naturel, la Nature, voilà, toujours la même, toujours changeante et qui ne manque jamais de nous paraître un peu, disons, grandiloquente en sa magnificence même.

    — Charles-Philippe Laperrière, Gens du milieu

    19 juin 2024
  • La mort est du domaine de la foi.

    Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir, bien sûr. Ça vous soutient !

    Si vous n’y croyiez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? Si on n’était pas solidement appuyé sur cette certitude que ça finira… est-ce que vous pourriez supporter cette histoire ?

    — Jacques Lacan

    29 mai 2024
  • Puis cette question fondamentale : aurai-je l’air aussi désastreux à soixante-dix ans ? Devenir un monstre est-il le prix à payer pour rester en vie aussi longtemps ? Cette dépression, que je n’arrive pas à mater, gangrène mon âme. Je le sais. Un jour, mon corps n’aura plus la force de la museler. Elle se mettra à fuir de partout. Je commence à remarquer ces naufrages chez les autres. Des bons gars inquiets à trente ans qui deviennent paranoïaques à cinquante. Ou des natures paisibles qui deviennent lymphatiques.

    — Michael Delisle, « Chauffeur un été », Rien dans le ciel

    29 mai 2024
  • Si le voyageur a achevé un taureau en se rendant au village, il est de son devoir de le signaler au village, là-dessus un groupe d’hommes se constituera et se mettra en route vers l’endroit indiqué pour ramener le monstre au village.

    Ensuite le taureau sera embroché et rôti sur la place du village.

    Chacun recevra son morceau de viande rôtie. On en donnera même au voyageur.

    Les testicules de l’animal cependant sont réservés au maire, on les donne toujours à sa bonne qui à son tour les apporte à la cuisine de la mairie, les donne à la cuisinière du maire qui les fait revenir dans la graisse chaude en y ajoutant des herbes rares et les met dans l’assiette du maire.

    Le maire, après avoir ingurgité les couilles du taureau, se rend sur la place du village où l’on fait tourner sur le feu ce qui reste du taureau embroché.

    Habituellement le maire se joint toujours aux villageois pour partager avec eux un morceau de viande. On raconte pourtant que le maire a contracté cette habitude pour des raisons d’ordre psychologique plutôt que gastronomique, que le repas au milieu de la population lui permet de soigner une certaine popularité. Durant le festin on se penche sur les problèmes du village. Le maire apprend les problèmes du village par la bouche de ses administrés et agit en conséquence. On prétend que c’est de la psychologie et on le dit fin psychologue. Il peaufine son affabilité, dit-on. Certains chuchotent en secret que, dans sa jeunesse en ville, il a fait des études de philosophie économique pendant deux semestres, ce qui l’aurait complètement abruti. Mais on n’en est pas vraiment sûr. Il se pourrait aussi qu’on fasse courir ce genre de bruit pour que personne n’y croie. La discussion est ouverte : le maire est-il un abruti, oui ou non ?

    Les uns disent que oui. Le seul fait qu’on cherche à le cacher en faisant courir ce bruit dont le seul but est que personne ne marche, que personne n’y croie, en est une preuve suffisante. C’est par ce biais qu’on cherche à cacher que le maire est devenu un abruti, car, prétendent les partisans de son abrutissement, et ils n’ont pas tout à fait tort, seule une vérité incroyable peut à son tour rendre incroyable une autre vérité incroyable ; ce sont en général les intellectuels du village qui tiennent ce genre de discours ;

    les autres disent que non, impossible que le maire soit un abruti, cette rumeur n’est qu’une machination malveillante de ceux qui veulent lui nuire, parce qu’ils lui envient son honorable fonction et qu’ils ne veulent pas le créditer de tout le bien qu’il fait au village.

    Mais on n’en discute pas volontiers, seulement en cachette, en catimini et toujours derrière les murs protecteurs des granges. Car la politique a toujours été un sujet brulant, ce qu’on sait même au village.

    Une fois ingurgités ses deux morceaux de taureau rôti, le maire quitte ses administrés et se retire dans sa mairie. Avant de disparaitre derrière la porte de la mairie, il lève la main droite pour saluer et adresse un sourire aux villageois.

    Puis le portail de la mairie se referme sur lui.

    Les villageois mangent alors ce qui reste du taureau.

    Une fois le festin fini, même les chats et les chiens reçoivent leur part. Ensuite on enterre le squelette de l’animal au nord du village, derrière le mur du cimetière.

    Le lendemain sur la place du village, tu vois des cercles noirs sur les pavés de calcaire blanc, des traces de charbon de bois, dans l’air flotte encore l’odeur du bois brulé, du suif brulé, et l’odeur de tannerie ; les peaux sont tendues dans les cours pour le séchage et battent au vent.

    — Gert Jonke, Roman géométrique de terroir

    26 mai 2024
  • Plus jeune, j’aspirais à voyager davantage, plus loin, à l’étranger, à me trouver en perpétuel mouvement, pour sortir, vivre vraiment, mais après coup, j’ai compris que ce que je cherchais se trouvait ici, en moi-même, dans tout ce qui m’entoure, dans ce gagne-pains qui devinrent mes emplois véritables, dans le caractère lancinant du quotidien, dans les yeux de ceux que je croise quand mon regard s’attarde.

    — Ia Genberg, les Détails (trad. Anna Postel)

    17 mai 2024
  • Dans les articles sur l’inquiétude, on lit le plus souvent qu’elle a été positive et qu’elle s’est inscrite dans notre nature à travers l’évolution. L’inquiétude nous poussait à vérifier que le feu était bien éteint, que les enfants respiraient, elle nous protégeait, nous enseignait à nous protéger nous-mêmes et les autres. La sélection était vite vue : les hommes préhistoriques qui scrutaient anxieusement l’orée des bois pour s’assurer de l’absence de bêtes sauvages survivaient, tandis que ceux qui pénétraient avec insouciance entre les arbres se faisaient dévorer. Nous qui vivons actuellement sommes les descendants de nos aïeux anxieux.

    — Ia Genberg, les Détails (trad. Anna Postel)

    17 mai 2024
  • Les hommes-creux habitent dans la pierre, ils y circulent comme des cavernes voyageuses. Dans la glace ils se promènent comme des bulles en forme d’hommes. Mais dans l’air ils ne s’aventurent, car le vent les emporterait.

    Ils ont des maisons dans la pierre, dont les murs sont faits de trous, et des tentes dans la glace, dont la toile est faite de bulles. Le jour ils restent dans la pierre, et la nuit errent dans la glace, où ils dansent à la pleine lune. Mais ne voient jamais le soleil, autrement ils éclateraient.

    Ils ne mangent que du vide, ils mangent la forme des cadavres, ils s’enivrent de mots vides, de toutes les paroles vides que nous autres nous prononçons.

    Certaines gens disent qu’ils furent toujours et seront toujours. D’autres disent qu’ils sont des morts. Et d’autres disent que chaque homme vivant a dans la montagne son homme-creux, comme l’épée a son fourreau, comme le pied a son empreinte, et qu’à la mort ils se rejoignent.

    — René Daumal, le Mont Analogue

    13 mai 2024
  • — Oui. Vers l’âge de six ans, j’avais entendu parler de mouches qui piquent les gens pendant leur sommeil ; quelqu’un avait fait cette plaisanterie que « quand on se réveille on est mort ». Cette phrase m’obsédait. Le soir, dans mon lit, la lumière éteinte, j’essayais de me représenter la mort, le « plus rien du tout » ; je supprimais en imagination tout ce qui faisait le décor de ma vie et j’étais serré dans des cercles de plus en plus étroits d’angoisse : il n’y aura plus « moi »… moi, qu’est-ce que c’est, moi ? – je n’arrivais pas à le saisir, « moi » me glissait de la pensée comme un poisson des mains d’un aveugle, je ne pouvais plus dormir. Pendant trois ans, ces nuits d’interrogation dans le noir revinrent plus ou moins fréquemment. […]

    — Et puis vous avez grandi, vous avez étudié, et vous avez commencé à philosopher, n’est-ce pas ? Nous en sommes tous là. Il semble que vers l’âge de l’adolescence, la vie intérieure du jeune être humain se trouve soudain aveulie, châtrée de son courage naturel. Sa pensée n’ose plus affronter la réalité ou le mystère en face, directement ; elle se met à les regarder à travers les opinions des « grands », à travers les livres et les cours des professeurs. Il y a pourtant là une voix qui n’est pas tout à fait tuée, qui crie parfois, – chaque fois qu’elle le peut, chaque fois qu’un cahot de l’existence desserre le bâillon, – qui crie son interrogation, mais nous l’étouffons aussitôt. Ainsi, nous nous comprenons déjà un peu. Je puis vous dire, donc, que j’ai peur de la mort. Non pas de ce qu’on imagine de la mort, car cette peur est elle-même imaginaire. Non pas de ma mort dont la date sera consignée dans les registres de l’état civil. Mais de cette mort que je subis à chaque instant, de la mort de cette voix qui, du fond de mon enfance, à moi aussi, interroge : « Que suis-je ? » et que tout, en nous et autour de nous, semble agencé pour étouffer encore et toujours. Quand cette voix ne parle pas – et elle ne parle pas souvent ! – je suis une carcasse vide, un cadavre agité. J’ai peur qu’un jour elle ne se taise à jamais ; ou qu’elle ne se réveille trop tard – comme dans votre histoire de mouches : quand on se réveille, on est mort.

    — René Daumal, le Mont Analogue

    13 mai 2024
  • « Essayez de patienter ! Il faut que vous restiez ainsi encore un peu. » « Oui, Professeur, mais c’est dur, très dur… » « Il faut vous tenir tranquille : c’est le seul moyen de le supporter. Vous auriez dû vous tenir tranquille toute votre vie… » « Que voulez-vous dire ? » Il se pencha vers mon oreille. Sa voix n’était qu’un souffle, nous étions tous les deux seuls à l’entendre. « Vous avez vu cette histoire de court-circuit, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est arrivé uniquement parce que vous vous êtes entêté à crier, parce que vous n’avez pas cessé de protester toute votre vie, de vous agiter. Vous n’avez pas senti, chaque fois que vous avez agi ainsi, que votre tête était sur le point d’éclater ? L’afflux de sang embouteille ces délicates veinules. Autour de l’une d’elles, commence à se former un agglomérat de vaisseaux sanguins. C’est comme ça qu’a débuté toute l’histoire de votre tumeur… » « Oui, je vois ce que vous voulez dire. Je crois que je comprends… Mais comprenez-moi, Professeur ! Comment aurais-je pu m’en empêcher… avec toute cette injustice… toute cette cruauté… toutes ces passions avides, égoïstes ?… Quand je n’étais qu’un enfant… on me punissait… et j’étais absolument innocent… Personne n’écoutait ma défense… On me claquait simplement la porte au nez… En réponse, je me jetais sur cette porte, je la cognais avec mes poings… Il est des choses qu’on ne peut pas supporter… » « Mais si, on peut… Et qui plus est, vous le devez… » « Je comprends, je vois où vous voulez en venir… J’aurais dû me tenir tranquille… prendre les choses facilement. Vous voulez que je me calme. Eh bien, regardez-moi maintenant. Est-ce mieux ? »

    — Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (trad. Françoise Vernan)

    10 mai 2024
  • Ces trains devaient avoir une destination, un jour ou l’autre ils l’atteindraient.

    — Frigyes Karinthy, Voyage autour de mon crâne (trad. Françoise Vernan)

    10 mai 2024
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