Il aime ses amis, mais il n’aime pas les foules, il est effrayé du matérialisme général, ce moteur maléfique de la conquête de l’Ouest qui ne considère la Nature que du point de vue de son utilisation commerciale. Lui qui ne vit que pour l’esprit et les beautés naturelles, il prend en horreur le pragmatisme dévastateur de l’entrepreneur américain qui bâtit sa fortune, son seul but, sur d’affreux dégâts, détruisant la Création avant même d’en voir la beauté, sans même penser à la contempler. Il se sent enfermé dans sa chambre pendant que passent sous ses fenêtres les foules vêtues de noir, cliquetantes d’argent, tourmentées de pensées étroites et avides, il se sent comme un prophète hébreu retenu prisonnier dans Babylone. (p. 157)
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Dans l’exploitation des ressources naturelles, il ne voit pas un gain, mais une perte. Pour tous.
Le développement rapide de la Californie auquel il assiste se fait au prix d’une dette écologique que personne ne veut mesurer, ni même ne pense à mesurer. Le concept de dette écologique est récent, un peu flou, mais très utile, car il vise à mesurer une variable cachée, dont on préfère qu’elle reste cachée : il est des développements économiques spectaculaires qui se font par l’exploitation d’une ressource dont le coût n’est pas comptabilisé. On prend en compte le prix de l’exploitation, mais pas celui du manque, celui-ci constituant une dette écologique, qui se paiera plus tard. Cela concerne l’eau, les forêts, la faune marine, tout ce que l’on prélève sans compter en estimant que c’est inépuisable (p. 205)
— Alexis Jenni, J’aurais pu devenir millionnaire, j’ai choisi d’être vagabond