J’ai remarqué à ce sujet qu’il était très difficile de faire comprendre ce qu’était cette saloperie (la honte) à celles et ceux qui ne l’avaient jamais éprouvée. À la lecture de Nietzsche à vingt ans, j’avais recopié et encadré ces trois phrases sur lesquelles s’achève Le Gai Savoir :
« Qui appelles-tu mauvais ? — Celui qui veut toujours faire honte.
Que considères-tu comme ce qu’il y a de plus humain ? — Épargner la honte à quelqu’un.
Quel est le sceau de la liberté conquise ? — Ne plus avoir honte de soi-même. »
Je les relis régulièrement.
Le plus surprenant, c’est que, soixante-dix ans après, cette appréhension de mal dire et d’encourir la honte qui en découle me poursuit encore.
Passer à la télévision m’est toujours une épreuve.
Mon chemin vers les mots, dès lors que je m’exprime, est toujours incertain, menaçant, bordé d’ornières. Je suis comme ces enfants qui esquissent leurs premiers pas. Un trébuchement est toujours possible. Une chute. Un vertige. Une sortie de route. Un accident. À la différence de l’écrit, où il m’est toujours loisible de corriger, modifier, assouplir, friser, brillantiner ou raturer, ce qui ne garantit pas forcément un résultat éblouissant, mais bien meilleur toutefois que mes piètres balbutiements vocaux.
Je fais donc vœu de me taire, et j’en souffre. Mais ma fierté ne le laisse pas voir.
— Lydie Salvayre, Autoportrait à l’encre noire