J’ai passé mes deux dernières années du secondaire sans amis, dans une immense polyvalente où la perspective d’être perçu comme un rejet me terrifiait. M’asseoir seul à la cafétéria pour manger mon lunch n’était pas une option envisageable, et essayer de me greffer à un groupe me semblait insurmontable. J’insiste : m’asseoir seul à la cafétéria est quelque chose que mon corps n’aurait pas réussi à faire. Je crois que je serais tombé dans les pommes avant d’arriver à ma table. Mon lunch restait dans mon sac à dos toute la journée, au fond de ma case, et je l’engloutissais au retour de l’école, devant Watatatow, avec un gros verre de Pepsi. Je soupais plus tard en mangeant ce que ma mère avait préparé pour moi, elle qui travaillait jusqu’à vingt-et-une heures. Les jours où elle revenait du travail avant mon retour, je mangeais mon sandwich dans l’autobus scolaire, discrètement. Ce sont là, parmi d’autres, de petites stratégies mises en place pour passer à travers le secondaire en évitant la honte. Le midi, j’allais me terrer dans un recoin de la bibliothèque pour faire mes devoirs de mathématiques. Durant les pauses du matin et de l’après-midi, j’errais. J’en passais une partie caché dans une cabine de toilette et l’autre à marcher dans les couloirs, comme si je me rendais quelque part. Mais je n’allais nulle part. Je faisais des allers-retours, passais d’un étage à l’autre, montais et descendais les marches. J’essayais de faire partie du paysage, de ne pas m’arrêter. Dans cette polyvalente de 3000 personnes étudiantes, il était possible d’être anonyme, à condition de ne pas s’arrêter, de ne pas s’asseoir seul quelque part. On pouvait y être anonyme si on était constamment en mouvement : un courant d’air. Il ne m’est jamais venu à l’idée de sortir, de marcher dans les rues avoisinantes, d’aller manger dans un parc, de traîner au centre d’achats. Mon univers était petit, peuplé de clôtures invisibles, de lois inventées.
— Louis-Daniel Godin, Cindy_16